Ils ont ressuscité une légende du reggae

MusiqueLe groupe genevois Najavibes fait revivre sur scène et en disque un grand artiste jamaïcain, I Kong, né à Kingston en 1947. En concert ce vendredi soir à l'Usine.

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Des allures de lutin bondissant et farceur; un crâne de moine bouddhiste sur lequel auraient poussé des tresses interminables; un regard de vieux sage au sourire adolescent. Errol Kong est tout cela à la fois. Mais d’abord une présence miraculeuse que l’on croyait depuis longtemps tombée dans les oubliettes de la musique reggae. Et voilà que, depuis maintenant deux semaines, ce natif de Kingston, né le 18 avril 1947 des amours d’un père chinois et d’une mère d’origine européenne, hante cette ville, la nôtre, à la lumière du jour comme de la nuit.

Bondissant et farceur, il l’était l’autre soir à L’Ecurie, ce caf’conc’alternatif situé derrière la gare, cet îlot de liberté artistique où l’on brasse les genres musicaux. Ce soir-là, disco pour tous. «I like it», lâche d’une voix énergique l’aîné de ce dancehall improvisé, avant de monter sur scène et de balancer ses dreadlocks dans les airs. La veille au matin, il était encore en Jamaïque. Et l’avant-veille? Il ne faisait rien, assis sur sa terrasse, vieux sage regardant le temps passer, cultivant et fumant son herbe loin de la capitale.

Un hit au succès phénoménal

Un contemplatif indélogeable, définitivement retiré des affaires, après avoir partagé l’affiche avec le Who’s Who du reggae dans les années 60-70 (de Jimmy Cliff à Bob Marley), chanté avec son groupe The Jamaicans, puis enregistré en 1972 un hit au succès phénoménal, The Way it is, en compagnie des musiciens de Inner Circle. Indélogeable jusqu’à cette après-midi de septembre 2014 où un coup de téléphone le sort de sa sieste. Au bout du fil, un inconnu «coming from Switzerland», émissaire du groupe genevois Najavibes. Il s’appelle Mathias Liengme, 21 ans, dégaine de snowboarder en hiver, de musicien accompli l’été, derrière ses claviers, sur les scènes en plein air des festivals.

Il n’est pas le seul à avoir débarqué à Kingston. Primo Viviani, Quentin Chapuis, Antonin Chatelain et Léo Marin (basse, batterie, guitare rythmique) sont du voyage. Ensemble ils ont composé six morceaux et se cherchent une voix au grain d’origine, au timbre authentique (en deux mots: roots reggae) afin d’avancer dans leur projet de disque. Pour parler le dialecte de la planète rastafari, Mathias est bien outillé; il en est à son deuxième voyage en Jamaïque; il en connaît le vocabulaire, les accords musicaux, les désaccords humains aussi.

«J’ai été à rude école, c’est vrai, entouré de fortes têtes, en studio comme en tournée. Les places sont chères en Jamaïque, la pauvreté est partout présente et la compétition est sans pitié. C’est le meilleur qui joue. J’ai eu la chance d’être adopté par l’un d’entre eux, le batteur légendaire Horsemouth. Ce parrainage musical a été utile pour faire le lien avec Errol Kong, que l’on croyait mort, avant de retrouver son adresse sur le Facebook de son fils cadet prénommé Skunga.»

Dans un studio enfumé

Dérangé dans sa campagne, le sexagénaire retraité accepte l’invitation sans enthousiasme. «J’étais quand même curieux de savoir comment de jeunes blancs pouvaient jouer notre musique», se souvient-il amusé. Rendez-vous est pris pour le surlendemain à Kingston down town, dans un studio loué l’heure, enfumé, surpeuplé, bruyant. Des bruits de circulation, des engueulades de camionneurs, des rires de retrouvailles et une cabine minuscule dans laquelle les choses doivent se comprendre très vite. «Si tu demandes poliment que l’on répète l’accord d’ouverture, tu te fais incendier», avoue Mathias, jamais découragé.

Son camarade à la batterie, Antonin, confirme: «Si tu vas là-bas pour faire de la musique, mieux vaut l’aimer, bien la connaître et la pratiquer tous les jours.» Connaissance intime, par-delà les générations. Elle vaut en retour ce sacré compliment: «All of them, fantastic. J’avais l’impression, en les écoutant, de me retrouver dans les années 70», lance l’ancien roi du rocksteady, soudainement ressuscité à la scène. Pour les jeunes musiciens, cette renaissance dont ils sont à la fois les instigateurs et les brillants instrumentistes se vit un peu comme un rêve éveillé. «Il a côtoyé Bob Marley pendant des années. Pour nous, c’était une légende; pour lui, c’était un voisin. Mais Errol, c’est surtout un homme d’une générosité extraordinaire. Les grands noms du reggae sont souvent des êtres égocentriques et inaccessibles. Ce n’est jamais le cas avec lui, il est d’une douceur infinie et curieux des gens», résume Léo, le chanteur heureux des Najavibes.

Après trois jours de studio, la voix de celui que les Jamaïcains appellent «Icon» est bel et bien de retour. Promesse discographique confirmée ce printemps, quelque part du côté de Santander en Espagne. Un sorcier nommé Roberto Sanchez, ingénieur du son à temps plein, assure la mise au propre de cet album showcase intitulé A little walk. Un vinyle, pressé en Allemagne à 1000 exemplaires, est désormais dans les bacs, sous le label suisse Fruits Records, récemment créé par les quatre comparses qui ont de la suite dans les idées. Tous seront vendredi soir 1er mai à l’Usine pour un concert-vernissage plein de surprises, avec The I-Twins en première partie dès 22 h. et Skankin' Society Sound System pour se rapprocher de l'aube en dansant.

Moment rare à Versoix

Les élèves du Cycle des Colombières à Versoix ont eu, en primeur, un aperçu de ce concert à venir. Les musiciens de Najavibes ont en effet joué trois sets de 50 minutes vendredi 24 avril, avant d'accueillir sur scène I-Kong. Des filles et des garçons entre 12 et 15 ans, rapidement conquis par ce chanteur génial dont ils ignoraient le nom et l'existence. Pur bonheur partagé. Au troisième set, au milieu de l'après-midi, I Kong a invité son jeune public à le rejoindre sur scène. Il s'est alors mis à danser sur lui-même en maniant ses dreadlocks comme une corde à sauter. Tonnerre d'applaudissements. Moment rare.

Le disque "A little walk" est disponible chez les disquaires de la place. Soit notamment chez Sounds, à l'avenue du Mail, chez Dig it records à la rue de la Servette, chez O'CD au Rond-point de Plainpalais et chez Vinyl Resistance à la rue Terreaux-du-Temple. (TDG)

Créé: 27.04.2015, 20h56

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Le chanteur I Kong en concert

Le chanteur I Kong en concert I Kong dans ses œuvres, en coulisse, avant de rentrer en scène, puis en concert avec les musiciens du groupe Najavibes, devant les élèves du cycle des Colombières, à Versoix

Une voix d’antan pour un reggae de jeunes

L’hommage au vétéran Errol Kong, dit I Kong, ne manquera pas de séduire les âmes sensibles au passé exhumé, comme les experts en reggaelogie. Ils retrouveront ici l’une des si nombreuses voix de la Jamaïque des années 70, du temps où le rocksteady avait depuis une décennie déjà laissé place à l’émulation dub, le reggae prenant son essor pour déborder sur le reste du monde, popularisant loin à la ronde le mouvement rastafari. Mais il faut également saluer le bel ouvrage que voici, qui confirme, si besoin était, la maestria d’un groupe parfaitement genevois. Pilier de la scène locale, créé à la fin des années 1990, Najavibes campe ce groupe aux rythmiques généreuses, volontiers funk et hip-hop, dont le public du cru se délecte régulièrement sur scène, du communal Vernier sur Rock au prestigieux Montreux Jazz Festival.
Quant à Errol Kong, 68 ans, originaire de Kingston, il avait renoué avec les studios en 2006 déjà, livrant un album produit par ses soins, titré opportunément The Forgotten Man («l’homme oublié» en anglais). Où l’on croisait le célèbre duo basse-batterie de Sly & Robbie. En 2015, de passage dans la Cité de Calvin, M. Kong prête sa voix aux compositions de Najavibes, posant dans de doux aigus son chant soul, sur des thèmes classiques tels que «We shall live together as one, nous devrions vivre uni» (Live as One). Tempi confortables ou cadences plus toniques, les musiques servies par Najavibes donnent dans le classicisme reggae, alternant la sauce avec les essentiels remixages dub.

Fabrice Gottraux

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