Rendre au MAH son statut de navire amiral

ÉvénementLa commission nommée pour réfléchir au futur du musée a rendu mardi ses conclusions: davantage de place à l’histoire et des collections mises en valeur.

Le nouveau MAH occupera son site historique, de la rue Charles-Galland à la promenade du Pin. Une circulation sera aménagée pour passer d’un bâtiment à l’autre.

Le nouveau MAH occupera son site historique, de la rue Charles-Galland à la promenade du Pin. Une circulation sera aménagée pour passer d’un bâtiment à l’autre. Image: Laurent Guiraud

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«Enthousiasmés et fascinés», mais aussi «déconcertés voire bousculés»: les visiteurs du futur Musée d’art et d’histoire (MAH) seront projetés dans une tempête d’émotions. C’est en tout cas ce qu’ambitionne la commission externe choisie pour élaborer un scénario culturel innovant, permettant de «restituer une identité forte et son statut de navire amiral» à une institution mise à mal par une longue période de turbulences.

Ce cénacle d’experts a été nommé en juin 2016 par le Conseil administratif de la Ville de Genève après le traumatisme de la votation du 28 février de la même année, qui voyait les Genevois rejeter sèchement le projet d’extension du bâtiment dessiné par l’architecte Jean Nouvel. Coprésidé par Jacques Hainard, ancien capitaine des Musées d’ethnographie de Genève et Neuchâtel, et par Roger Mayou, actuellement au gouvernail du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, il a rendu public, le mardi 26 juin, le résultat de deux ans de réflexion et de consultation. «Il fallait prendre du recul et poser un regard neuf sur le musée après les débats enflammés qui ont précédé le scrutin il y a deux ans», souligne Sami Kanaan, maire de Genève.

Un «campus muséal» urbain

Le rapport final articule son propos autour de la réalisation d’un «campus muséal au cœur de la cité». L’ensemble des activités se concentre sur le site historique du MAH, dans les édifices courant de la rue Charles-Galland à la promenade du Pin, et intègre celui de l’École des beaux-arts, encore occupé jusqu’à la fin de 2019 par la Haute École d’art et de design (HEAD). Les surfaces actuelles sont augmentées de 2000 m2 par excavation, sous la butte de l’Observatoire, sous la cour du MAH ou celle de la HEAD. «Rassembler tous les services et espaces d’exposition dans cet îlot urbain exceptionnel donne une identité forte et cohérente à l’institution, explique Roger Mayou. Il est proche du futur site archéologique de Saint-Antoine comme de lieux emblématiques de l’histoire genevoise. En outre, cela permet de toucher le plus de publics possible.» Le regroupement implique toutefois de «renoncer à l’affiliation du Musée Rath et de la Maison Tavel au MAH et de revoir leur affectation». L’un ou l’autre servira de «Maison du projet» le temps des travaux, en vue notamment de présenter le projet architectural à la population. «Il faut que l’information circule, soutient Jacques Hainard. On pourra y montrer quelques pièces prestigieuses et entendre les avis de tous.»

Un parcours historique

Le nom du MAH porte en lui aussi bien l’art que l’histoire. L’intention du tandem Mayou-Hainard est de renforcer la portée de la seconde, «en montrant pourquoi une petite localité aux confins de l’Empire romain est devenue une cité internationale». Sur un plateau de 2000 m2, soit un quart de la surface totale d’exposition, s’élabore donc un parcours historique en six chapitres constitutifs «de l’ADN de Genève». L’audience est invitée à le parcourir en remontant le fil du temps, «du World Wide Web aux os gravés des premiers occupants du Salève». Chaque séquence appuie sa narration en puisant dans les collections, et le récit est jalonné d’espaces immersifs destinés à plonger le visiteur dans des univers «à grande portée symbolique» (l’Escalade, l’invention de la bande dessinée, le relief Magnin) au moyen «des technologies les plus innovantes».

Mise en valeur des collections

Riches de plus de 650 000 objets, les collections se déploient par ailleurs dans deux autres sections: les «salles de collections» et les «salles thématiques», conceptuellement souples et adaptables, parce que «personne ne sait à quoi les musées ressembleront dans quarante ans», justifie Roger Mayou. Les premières, installées sur 4000 m2 répartis sur trois niveaux, varient les modes de présentation: géographique, monographique ou encore liée à un médium, comme l’horlogerie ou les arts graphiques. «L’idée est que tout soit vu une fois ou l’autre, déclare Jacques Hainard. C’est pourquoi nous recommandons un tournus de cinq à sept ans et un traitement transversal. Nous avons aussi réinscrit un budget d’acquisition important pour continuer à développer ces collections.» Quant aux salles thématiques, renouvelées tous les un à trois ans sur 2000 m2, elles doivent incarner un «esprit de décloisonnement» en traitant de sujets particuliers ainsi qu’en donnant la parole aux collectionneurs, fondations ou sociétés qui ont participé à la constitution du musée.

Expositions temporaires

Un espace en sous-sol se dédie à l’accueil et à la production d’expositions temporaires d’envergure, «indispensables à la fidélisation des publics». Ce plateau de 2000 m2, d’un seul tenant, doit être modulable pour s’adapter au format des diverses manifestations et convenir aux standards contemporains de prêt.

Maison des savoirs

Dans l’ancienne École des beaux-arts prend place la Maison des savoirs, sur 3600 m2 et cinq étages. Car selon Roger Mayou, «le musée est un lieu de plaisir mais aussi de connaissance». Elle contient des espaces pédagogiques à destination des spécialistes, des étudiants et des profanes, et met en œuvre la médiation culturelle. L’endroit est conçu comme un lien à la fois physique et idéel entre le musée et sa Bibliothèque d’art et d’archéologie, la plus grande de Suisse. De plus, il vise à fournir un cadre d’échanges scientifiques avec l’Université et les hautes écoles. C’est aussi là que pourraient s’installer le restaurant et la boutique du MAH.

Dix ans de patience

«Nous sommes au terme d’une étape importante et au début d’un long processus», rappelle Sami Kanaan. À l’automne, un crédit de pré-étude sera déposé devant le Conseil municipal afin de clarifier les enjeux du concours d’architecture. Parallèlement, le recrutement d’un nouveau directeur sera lancé. La personne élue devrait entrer en fonction une année plus tard pour assurer un passage de témoin serein. L’architecte lauréat devrait être connu au début de l’année 2021 et le chantier s’ouvrir en 2025. Le magistrat espère inaugurer un MAH rénové et étendu trois ans plus tard. S’agissant du coût de cette vaste entreprise, il est évidemment pour l’heure inconnu. Mais «onéreux», inévitablement.


Le projet satisfait les anciens frondeurs

«On revient de loin!» Pour Erica Deuber Ziegler, membre de Patrimoine suisse Genève, c’est le soulagement à l’issue de la présentation des conclusions de la commission externe aux parties prenantes du projet. Il faut dire que le concept a bien évolué depuis le rapport intermédiaire publié il y a un an. Certaines doléances ont manifestement été entendues.

Au nom de l’association qui a lancé et remporté le référendum contre le projet Jean Nouvel, l’historienne de l’art approuve pleinement l’idée de conforter le musée sur son site en le déployant dans le bâtiment de l’ancienne École des beaux-arts et en l’étendant en sous-sol, options toujours prônées par les défenseurs du patrimoine. Aux yeux d’Erica Deuber Ziegler, faire la part belle aux collections va aussi dans le bon sens: «Leur octroyer les trois quarts des surfaces d’exposition est positif. Le rapport intermédiaire donnait beaucoup trop d’importance au parcours historique.»

De son côté, l’Association pour l’étude de l’histoire régionale (AEHR) constate elle aussi une «évolution positive» depuis une année et s’annonce «ravie du retour des collections» et des conservateurs dans le programme. Sur son site, en novembre 2017, ses membres s’étaient fendus d’une lettre ouverte fort critique à propos de la première mouture du projet, en insistant notamment sur les dangers et limites du parcours historique comme unique espace de présentation des œuvres d’art. Lequel, malgré des «progrès», soit des contours plus clairs et une grandiloquence moindre, continue de laisser l’AEHR dans une «certaine perplexité» quant à son contenu et sa fragilité.

Durant la conférence de presse, Jacques Hainard et Roger Mayou ont abondamment insisté sur le fait que «tout était possible», comparant leur document à «un canevas à partir duquel les choses peuvent et doivent évoluer» et les constructions historiques se faire. Une souplesse légèrement tempérée par un Sami Kanaan définissant ce programme comme une «feuille de route».

En revanche, la mise au ban du Musée Rath et de la Maison Tavel met historiens et milieux patrimoniaux d’accord: c’est une erreur. Erica Deuber Ziegler indique avoir fait savoir que «Patrimoine suisse Genève se battrait afin que ces héritages pour lesquels nos prédécesseurs ont lutté restent des musées». Le maire de Genève souhaite aller dans leur sens, confirmant que les deux entités resteront des espaces d’exposition muséale – pour le Musée Rath, cette destination est d’ailleurs stipulée par testament. L’organisation concrète de leur fonctionnement reste à définir, ce qui est très loin d’être une mince affaire, sans collections, logistique, ni financement.

Le dernier point épineux du dossier demeure la future gouvernance du MAH. Le processus de désignation du prochain patron du «navire amiral» débutera à la rentrée. «Il est indispensable qu’une commission de nomination scientifique soit instaurée et que le choix ne soit pas le fait d’un seul magistrat», avertit Erica Deuber Ziegler, qui espère que Patrimoine suisse Genève aura la possibilité d’élire un ou deux experts. On peut se demander, enfin, si prendre en main un musée avec un contenu déjà imposé n’ôte pas un peu de sel au défi.

Créé: 26.06.2018, 20h07

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Les MAH aujourd’hui: cinq sites, cinq collections

Les Musées d’art et d’histoire (MAH) sont répartis sur cinq sites:
- Le MAH bâtiment Camoletti, rue Charles-Galland 2.
- Le Musée Rath, place Neuve.
- La Maison Tavel, rue du Puits-Saint-Pierre 6.
- Le Cabinet d’arts graphiques, promenade du Pin 5.
- La Bibliothèque d’art et d’archéologie (BAA), promenade du Pin 5.

Ils regroupent cinq collections:
- Les beaux-arts: 6200 peintures,1400 sculptures, 27 000 dessins et pastels, 350 000 estampes.
- L’archéologie: 26 000 objets de l’Antiquité classique (Grèce et Rome), 5500 pièces d’Égypte et de Nubie ainsi que 2000 du Proche-Orient, 47 000 objets liés à la préhistoire, 100 000 monnaies et médailles (Cabinet de numismatique), 12 500 documents d’archives.
- Les arts appliqués: 23 000 objets domestiques, utilitaires ou décoratifs, 800 instruments de musique.
- L’horlogerie: 20 000 pièces d’horlogerie, bijouterie, émaillerie et miniatures, 150 boîtes à musique.
- Les livres: 50 000 ouvrages précieux, réunis à la Bibliothèque d’art et d’archéologie.

Les MAH emploient 152 collaborateurs (équivalents plein-temps), dont 9 conservateurs en chef.

La fréquentation totale en 2016 a été de 236 000 visiteurs environ: 117 000 au MAH, 16 700 au Rath, 68 500 à la Maison Tavel, 3500 au Cabinet d’arts graphiques et 30 500 à la Bibliothèque d’art et d’archéologie.

Dans les comptes 2016, les charges s’élèvent à un peu plus de 35 millions (35 237 980 francs) et les revenus à
3 millions environ (2 974 128 francs).
P.Z.

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