Relifting pour la vieille dame

ThéâtreLe Teatro Malandro a 25 ans: le comédien français Philippe Gouin remet le masque et sert Dürrenmatt à Carouge.

Non, ce n’est pas le crâne de Hamlet que tient pensivement Philippe Gouin sur l’esplanade du Théâtre de Carouge. Mais le visage d’Alfred Ill, confectionné par Fredy Porras, qu’il revêt dès ce soir dans la troisième «Visite de la vieille dame» mise en scène par son complice Omar Porras. Un personnage qu’il avait déjà incarné en 2004, pour la deuxième mouture de cet increvable succès.

Non, ce n’est pas le crâne de Hamlet que tient pensivement Philippe Gouin sur l’esplanade du Théâtre de Carouge. Mais le visage d’Alfred Ill, confectionné par Fredy Porras, qu’il revêt dès ce soir dans la troisième «Visite de la vieille dame» mise en scène par son complice Omar Porras. Un personnage qu’il avait déjà incarné en 2004, pour la deuxième mouture de cet increvable succès. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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On croit un instant serrer la pince du prince Porras lui-même, tellement ils se ressemblent, tous les deux. Même peau tannée, même silhouette de pantin, même espièglerie dans un regard qui vire aussi sec au grave. Mais qu’on se ravise. On a bien affaire au Camarguais Philippe Goin, numéro un d’une distribution prête à donner dès ce soir la réplique à Clara Zahanassian. Qui? Voyons, l’héroïne de cette Visite de la vieille dame que le metteur en scène d’origine colombienne monte – et interprète – pour la troisième fois à Genève.

Flash-back. En 1990, Omar Porras est un saltimbanque frais émoulu des pavés parisiens, où il s’est formé suite à son départ de Bogotá. Il débarque à Genève. Au milieu des Frédéric Polier, Eric Salama et autres Didier Carrier, il secoue la scène théâtrale locale à partir du défunt Garage, rue Adrien-Lachenal. C’est dans ce squat comme on n’en fait plus que s’élaborera son langage bigarré, inventif et universel, sa fameuse «méthode», bref son Teatro Malandro appelé à gravir un à un les degrés de la reconnaissance mondiale. C’est là qu’il fait notamment sa première incursion chez la Vieille dame de Dürrenmatt, en 1993.

Irrésistible ascension

Lorsqu’il reprend La Visite dix ans plus tard au Forum Meyrin qui l’héberge avec sa compagnie, il n’est déjà plus dans l’underground. Couronné du Prix romand du spectacle indépendant, fort de tournées sur les routes de Suisse, de France, d’Allemagne et d’Amérique latine, il a d’ores et déjà entamé son ascension. Un Noces de sang, un Ay! Quixote et une Histoire du soldat en poche, il peut se permettre de reprendre un succès de son propre répertoire, ce qu’il fait en 2004 avec la fable de Dürrenmatt.

Depuis, son rayonnement bat tous les records. Les plus grands théâtres, les plus grands opéras européens – mais également le Japon – accueillent ses spectacles, parlés ou chantés, inspirés de Brecht, Lope de Vega ou Molière. Omar Porras enseigne dans les plus prestigieuses écoles. Première compagnie romande à bénéficier du soutien à la fois de la Ville et de l’Etat de Genève, le Malandro collectionne les distinctions en France et en Colombie. L’apogée est atteint en 2014, quand l’elfe des planches se voit décerner le premier Grand Prix suisse de théâtre, anciennement Anneau Hans Reinhart. Immédiatement après, il est nommé à la direction du Théâtre Kléber-Méleau à Lausanne. Une monographie lui est consacrée. Bref, le Colombien est devenu la vache sacrée du théâtre suisse, le garant de sa créativité.

Encore acclamé depuis pour son Roméo et Juliette japonisant et pour sa Dame de la mer créée au Théâtre de Carouge, voilà qu’il puise une seconde fois à sa propre source en reprenant L’ Histoire du Soldat de Ramuz-Stravinski au Théâtre Am Stram Gram, à la veille d’une nouvelle tournée européenne. La même saison, le voici qui relifte à nouveau sa Vieille dame: «Notre désir est de marcher vers l’héritage de la compagnie, écrit-il, de jouer avec l’archive vivante, qui n’est pas muséographie mais anamorphose.» D’accord. Le diablotin ne serait-il pas néanmoins en voie d’institutionnalisation? Rentré dans le rang, contraint à ne plus créer de remous, serait-il maintenant condamné à se citer lui-même? Plutôt que de lui poser directement la question, une fois n’est pas coutume, nous avons préféré donner la parole à son comédien Philippe Goin, qui endosse avec son accent chantant ce rôle d’alter ego.

La parole de l’apôtre

Dans le classique de Dürrenmatt, Gouin est Alfred Ill, ancien amant de Clara Zahanassian que celle-ci, devenue richissime, revient après quarante-cinq ans emporter dans la mort contre des milliards offerts à sa ville. Un rôle qu’il connaît «dans son corps» pour l’avoir joué dans la précédente version d’Omar Porras en 2004. Mais qu’il reprend «à zéro» pour cette troisième mouture. Il nous explique.

La nouvelle «Visite» se présente comme une re-re-création plutôt qu’une reprise. Pourquoi?

Omar est un artiste en mouvement. Avec lui, on n’est jamais au musée. Sa force consiste à toujours tout remettre en question: c’est l’identité même du poète. Il met les compteurs à zéro. Même si on garde le même squelette, même si on utilise la même adaptation du texte, si on se tient sur le même socle, les temps ont changé, on n’est plus pareil. La pièce conserve sa puissance, mais elle a vrillé, elle a changé de couleur comme de sonorité.

Concrètement, quels sont les changements?

L’évolution a été plus nette entre la première et la deuxième version qu’entre la deuxième et la troisième. Les masques ont été entièrement refaits par Fredy Porras, afin qu’ils épousent bien les visages et les corps. Les costumes actuels s’inspirent de la deuxième version, mais s’adaptent aussi. La durée du spectacle, elle, reste la même.

Les masques ont-ils toujours la même fonction?

Oui: révéler le jeu des comédiens. C’est l’un des principes constants de la méthode Malandro. C’est l’une des lettres de son alphabet.

La première mouture a connu un immense succès, amplifié dix ans plus tard. Avez-vous cette fois rendez-vous avec la gloire?

On a rendez-vous avec le public. Et, j’espère, avec le plaisir. Je ne dirais pas qu’Omar dose les ingrédients du succès. C’est ce qui est délicieux chez lui. On aurait pu faire le même spectacle qu’il y a dix ou vingt ans, puisqu’ils étaient «glorieux». Mais non, on prend la tangente. Est-ce que la gloire n’est pas cela: prendre de totales libertés par rapport aux éventuelles attentes?

Sous sa première forme, «La Visite» s’affirmait en marge du théâtre institutionnel. Est-ce toujours le cas alors que le talent de Porras s’est officialisé?

Ça ne change rien. Au plus, s’ajoute la confiance. L’apaisement. Omar a appris à ne pas refaire les mêmes erreurs, tout en préservant son univers onirique. C’est un artiste seul, qui fédère sans perdre sa colonne vertébrale.

Quelle est la particularité de la lecture par Porras de «La Visite»?

Le texte est tellement fort qu’on ne peut que s’y plier, ce à quoi sa mise en scène obéit. Il faut s’installer dans une cage dorée. La pièce a la dimension de Porras. Une vieille qui déboule en disant «je vous file cent milliards si vous tuez celui-là», c’est aussi riche dans ce que ça raconte qu’Omar est riche, lui, dans sa vision…

Faut-il revisiter la pièce en fonction du contexte historique?

Il y a dix ans primait la dimension économique, politique, du texte. Aujourd’hui, ces éléments subsistent, mais on souligne davantage l’histoire d’amour. La vengeance par le fric. La délivrance par la mort. Je dois me déshabiller du fantôme de l’Alfred que j’ai interprété en 2004, et rejoindre un homme qui accepte sa fatalité. Il devient un prophète. Dans mon interprétation, je dois réduire l’aspect colérique au profit du sage. Et si le regard de Porras a changé, je pense que c’est dû à l’âge. Simplement. Au vécu.

Comment votre expérience d’acteur, chanteur, danseur et metteur en scène alimente-t-elle votre collaboration?

J’ai travaillé six ans de suite auprès d’Omar. En le quittant, plutôt que pleurer son exigence perdue, j’ai décidé de porter sa parole partout où j’irai, même où ça n’allait pas de soi. En retour, j’apporte à Omar les fruits de mes activités autres. Je suis en train de réaliser qu’on est multiple.

La Visite de la vieille dame Théâtre de Carouge, du 17 avril au 9 mai, 022 342 42 42, www.tcag.ch

Vidéo d’extraits de la version de 2004

(TDG)

Créé: 16.04.2015, 16h32

Dates de visite

Le Bernois Friedrich Dürrenmatt (1921-1990) rédige La Visite de la vieille dame en 1956. Omar Porras met pour la première fois en scène cette pièce rapidement devenue classique dans le squat du feu Garage, à Genève, en 1993, avec lui-même dans le rôle-titre et son frère Fredy Porras à la scénographie. Le succès remporté lui ouvre les portes d’une programmation internationale. Il la recrée en 2004 au Forum Meyrin, où il est alors en résidence, et repart pour une tournée planétaire. Pour le 25e anniversaire de son Teatro Malandro, juste avant de reprendre les rênes du Théâtre Kléber-Méleau à Lausanne, il la monte aujourd’hui une troisième fois au Carouge. S’il en repense la mise en scène, la scénographie et la distribution, il se glisse à chaque fois dans ce rôle de la vieille dame qui lui colle à la peau. De même qu’il continue de confier à son frère Fredy le soin des masques, des costumes et des décors. Seul autre comédien à remonter sur le plateau avec lui, Philippe Gouin, qui jouait en 2004 déjà le personnage de l’ancien amant Alfred Ill, dont la riche Clara Zahanassian revient se venger. Vu les bénéfices qui en jaillissent, rien n’interdit de penser que l’histoire ne s’arrêtera pas là.

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