Raoul Pastor, ses adieux aux Amis

ThéâtreLe pâtre de la place du Temple range son bâton. Faute d’accord avec la Ville de Carouge, il doit aussi fermer sa bergerie.

Après vingt ans passés entre les murs d’un théâtre où tout parle de lui, Raoul Pastor plie bagage et lève le camp, à la suite de son chien «Caillou», qui tire déjà sur la laisse. L’âme de Tchekhov planera encore longtemps sur les Amis…

Après vingt ans passés entre les murs d’un théâtre où tout parle de lui, Raoul Pastor plie bagage et lève le camp, à la suite de son chien «Caillou», qui tire déjà sur la laisse. L’âme de Tchekhov planera encore longtemps sur les Amis… Image: LAURENT GUIRAUD

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Le foyer est encore rempli des bouquets offerts à la dernière représentation de La mouette, dimanche dernier. Une poignée de techniciens et de comédiens s’affaire à démonter le plateau. La secrétaire, les yeux enflés, appelle Raoul Pastor à venir honorer sa dernière interview en tant que patron des lieux. Une pointe de solennité marque ses gestes tandis que nous nous attablons au milieu d’un nuage de fumée. «Je suis chez moi ici, on s’en fout, on fait ce qu’on veut», rassure sa voix de contrebasse.

Comment se termine l’histoire des Amis?

Elle se termine avec Tchekhov: un moment de plénitude. Vingt-cinq représentations, une supplémentaire, pas un fauteuil vide, les gens debout qui pleurent avec les comédiens. Le personnage de Trigorine m’a permis de dire ce que j’avais sur le cœur. Notamment sur la persécution du «il faut produire!» À force, on y perd sa part de rêve et de réflexion. Un homme de théâtre a besoin de liberté, que lui interdisent les normes et les chiffres. La liberté artistique, ça passe par le temps de l’éprouver. L’histoire du Théâtre des Amis se termine là-dessus.

Comment vous sentez-vous?

Je ne sais pas. J’ai l’impression d’avoir fait ce que j’avais à faire. Y compris mon possible pour que ce théâtre continue. J’ai prévenu il y a longtemps que je voulais passer la main: on nous a fusillé notre projet. Je me sens donc trahi. Surtout, je suis malheureux pour les acteurs, qui ont de quoi paniquer. Septante artistes qu’on faisait travailler chaque année, quand même. On avait fait un recensement des comédiens, musiciens, scénographes, bref, tous les membres de la famille théâtrale qui étaient passés par les Amis: on arrivait à près de 400 noms. Les conditions de l’avenir théâtral à Genève me semblent un peu paradoxales. Sinon le fait d’avoir perdu 10 kilos m’a remis en forme. J’ai beaucoup d’envies et de désirs, à tous points de vue.

De quoi vous réjouissez-vous?

J’ai découvert que j’avais beaucoup d’amis. Et la chance, et l’honneur, qu’aucun d’entre eux n’ait le pouvoir. Plein de gens, parfois inattendus, sont venus me dire qu’il fallait faire ensemble telle ou telle chose – j’aimerais que tu joues ceci, j’aimerais que tu montes cela. Les projets se réaliseront ou ne se réaliseront pas, mais l’envie existe de collaborer. Je serais disposé à repartir demain sur une belle idée – laissons peut-être juste passer les Fêtes. Les scènes qui m’accueilleront? J’aime les théâtres en général, je ne m’attache pas à un lieu en particulier. J’ai joué aussi bien dans les trous du cul du monde que dans les théâtres les plus beaux du West End de Londres. J’ai une préférence pour les salles intimes. La jauge idéale, pour moi, est de 200 personnes. Que tout le monde voie bien, au nom de la démocratie du théâtre.

Vous allez vivre de quoi?

Du chômage, comme tout le monde! Ça ne me fait pas honte du tout. Je vais redevenir ce que j’étais dès l’âge de 19 ans, ce que sont tous les acteurs que j’ai engagés pendant vingt-trois ans, dont vingt ici même: un intermittent du spectacle. Je reviens à la vie des gens que j’aime. Car vous savez, ce sont les comédiens qui réalisent les rêves des metteurs en scène, pas l’inverse. Je continuerai à lire, à écrire, tout en espérant trouver du travail dans le théâtre. J’aimerais tant monter encore du Tchekhov, mon copain. Son Ivanov, par-dessus tout.

Et ces murs, que vont-ils devenir?

On m’a proposé un projet qui me plaît beaucoup et auquel je serais d’accord de collaborer. Je ne peux pas en parler encore, mais il ne s’agira pas exactement d’un théâtre – plutôt d’une salle culturelle sous une autre forme. Je voudrais aider ce plan à se concrétiser sans y occuper une quelconque fonction moi-même. La Ville de Carouge n’a cessé de nous rappeler que nous ne sommes pas un théâtre municipal. C’est vrai: la salle appartient à un propriétaire qui se fait représenter par une régie. Celle-ci n’a jamais voulu mettre les locaux au nom de l’Association du Théâtre des Amis. J’ai donc assumé à titre personnel la responsabilité de la location – 70 000 francs par an. Jusqu’à la fin du bail, en juillet 2018, je reste le locataire de ces murs. À ce moment-là, de deux choses l’une: ou le projet que je soutiens se réalise ici et l’association met son matériel et ses actifs à la disposition d’un nouveau lieu culturel, ou l’association reprend ses billes et remet les lieux tels qu’ils étaient au départ, à savoir un hangar sans gradins, sans fauteuils, sans lumières. La régie en fera alors ce qu’elle veut, y compris louer à un nouveau directeur de théâtre – à condition de tout réaménager – ou transformer en parking. Je sais que toutes sortes de projets circulent, mais je n’en parlerai pas: j’aspire au calme. L’association qui m’emploie, elle, restera en tout cas vivante, même sans exercer d’activité immédiate. Quant à la Ville de Carouge, elle n’a rien à voir avec cette affaire. L’issue, vous devriez la connaître en janvier ou février déjà.

Votre mot de la fin?

La Suisse romande constitue un terreau d’acteurs magnifiquement fertile. La proportion de gens de talent y est remarquable. Malheureusement, notre pays n’aime pas assez ses artistes, qu’il considère comme des extraterrestres. Les Anglais, les Allemands, mon pays – l’Espagne – estiment que l’artiste est un patrimoine, ils le soignent. Pendant vingt-trois ans, je ne me suis jamais salarié plus que les acteurs. Pas par grandeur d’âme: si j’avais pu les payer comme je considère qu’ils devraient l’être, je me serais payé beaucoup plus! N’oublions pas que 930 000 francs annuels, c’est moins que la moitié des subventions du Poche. Or je me suis toujours battu pour que les conditions de travail ici soient bonnes, voire meilleures qu’ailleurs.

Créé: 22.12.2017, 19h26

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