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Quatre Old Masters dispensent leur leçon de physique aléatoire

Marius Schaffter, Jérôme Stünzi, Sarah André et Sofia Teillet refont «Le monde» sous nos yeux ébaubis. Un bijou.

Sarah André et Jérôme Stünzi sur la scène qui tient lieu de laboratoire d’expérimentation.
Sarah André et Jérôme Stünzi sur la scène qui tient lieu de laboratoire d’expérimentation.
DOROTHEE THÉBERT FILLIGER

La première mi-temps se déroule sans la moindre parole, avec pour seul bruit celui causé par le frottement d’objets matériels. La seconde, au contraire, sature l’air de propos humains plus ou moins décousus. D’une partie à l’autre, en filigrane, une série d’accords musicaux à mi-chemin de la nature et de la culture, émis successivement par un violon, un orchestre, des voix. Sur ce ton dérisoire qui est le propre des Old Masters depuis leur irruption en 2014 («Constructionisme», «Fresque», «L’impression»), le tout réussit la gageure de déconstruire le monde tel que nous le connaissons, pour en reconstruire un autre, entièrement vierge: «Le monde». Un exploit sur les plans politique, scientifique et artistique à la fois.

À même le plateau de Saint-Gervais, du lino imite du plancher. Tout autour, des éléments inanimés se tiennent en rang, aussi disparates qu’ordonnés. Étendus non loin, deux corps immobiles attendent leur tour, tête-bêche. Cinquante minutes durant, Jérôme Stünzi et Sarah André vont d’abord tester la docilité des objets à portée de main. Ils vont éprouver les possibilités du roulement à billes, observer les rapports de masse et de volume, mesurer la force d’inertie, bref se livrer à toutes sortes d’expériences de physique pour les nuls. Leur sérieux n’aura d’égale que la loufoquerie de leurs démonstrations: voyez-les exercer une action centrifuge sur un plateau roulant de manutention, fait de mousse synthétique. Chaque leçon de chose, portant connue dans ses principes, suscite chez le public la surprise autant que l’hilarité.

Son matériel épuisé, le duo s’en va se coucher à l’écart, tandis que Marius Schaffter et Sofia Teillet prennent la relève. En bougeant à peine, toujours dans la solennité pince-sans-rire, «Dany» et «Camille» engagent une conversation à bâtons rompus, dont l’insignifiance n’a cette fois d’égale que la rigueur. Car les évidences, les automatismes et autres schémas du discours se voient un à un démantibulés. Que comprend l’autre de ma parole, jusqu’où faire remonter mes explications? Où finit le savoir, où commence la bêtise? En tout juste cinquante minutes, le spectateur a mesuré l’absurdité inhérente à toute nomenclature ou classification.

À l’aller de ce trip organisé collectivement, on réapprend en somme ce qu’on connaissait confusément: l’émerveillement est au rendez-vous. Au retour, on désapprend ce qui allait de soi: le doute prend le dessus. Le tour complet, lui, amène à s’interroger avec humour autant qu’humilité sur les conventions qui régissent nos rapports au cosmos. Et si ces dernières paraissent arbitraires, voire viciées, qui sait, peut-être saurions-nous en inventer d’autres? Ou même aucune, à l’image du chaos maîtrisé que savent si bien faire régner nos Old Masters…

«Le Monde» Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 3 nov., 022 908 20 00, www.saintgervais.ch

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