«Quartier des banques» aguiche l’Europe

PhénomèneForte de son succès, la série genevoise sera doublée en allemand et en italien. Une 2e saison devrait voir le jour, ainsi qu’un remake américain.

L’actrice belge Laura Sepul et le Français Féodor Atkine: elle incarne le personnage principal de la mini-série, jeune héritière en quête de vérité, il campe l’avocat de la banque familiale.

L’actrice belge Laura Sepul et le Français Féodor Atkine: elle incarne le personnage principal de la mini-série, jeune héritière en quête de vérité, il campe l’avocat de la banque familiale. Image: DR

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«J’avais coutume de dire à mon réalisateur que tous les jeudis, c’est comme s’il remplissait deux fois le stade Maracanã: 200 000 personnes, et rien que des Romands!»

Il est fier, Jean-Marc Fröhle. Et il a de quoi. Le producteur de la société genevoise Point Prod, qui travaille depuis douze ans au développement des séries, a réussi son pari: créer une «marque» capable de rivaliser avec les productions européennes. Diffusé par la RTS en novembre, Quartier des banques a fait un carton, réalisant au lancement des premiers épisodes 33% de part de marché. Mieux que Game of Throne. À l’issue des six épisodes que compte cette mini-série, un polar familial dans le milieu des banquiers privés genevois, le constat est des plus réjouissants. Le public romand a été séduit. La diffusion à l’échelle du continent s’annonce des meilleures, à commencer par le pays coproducteur, la Belgique, dès janvier sur la RTBF.


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Quartier des banques: bureaux feutrés, portes closes, manigances et non-dits. Il y a quelque chose de pourri au royaume des gestionnaires de fortunes. L’histoire se déroule en 2012. Le secret bancaire est sur le point de voler en éclats, remis en cause par la justice nord-américaine. Véridique. La fiction peut commencer. C’est un thriller. Une femme mène l’enquête, l’actrice belge Laura Sepul, souvent en larmes, toujours énergique. Elle campe Élisabeth Grangier, le «mouton noir» de la famille, héritière de la banque du même nom. Le directeur de l’établissement, son frère (stoïque Vincent Kucholl, de 26 minutes), est dans le coma. A-t-on cherché à l’assassiner?

Verdict au terme des six épisodes: nonobstant quelques maladresses, le scénario, comme la photo – gros plan sur les visages, vues aériennes sur un entrelacs de ruelles –, le jeu des acteurs aussi – Brigitte Fossey en impitoyable mère des banquiers, Féodor Atkine en avocat sinueux – achèvent de convaincre. Jean-Marc Fröhle a raison: Quartier des banques est une série de calibre européen. «Et ce n’est pas un hasard, dit-il, si le débat, enfin, ne porte plus sur l’intérêt des séries helvétiques mais sur le sujet lui-même. Les questions touchant à l’argent interpellent. Et l’actualité nourrit la fiction. Ne dit-on pas que 300 milliards traînent dans notre pays? Nous avons de quoi fournir cinq saisons!»

Une deuxième saison est plus que probable, indique Jean-Marc Fröhle. Et les offres de rachat s’annoncent déjà. Ainsi de la société Keshet qui a proposé, deux semaines seulement après la présentation de la série au Marché international des contenus audiovisuels, en octobre à Cannes, de réaliser un remake américain. Côté suisse également, l’horizon s’élargit, grâce à un diffuseur privé. Le doublage en allemand est en cours, la version italienne suivra dans la foulée. En vue, les marchés allemands, autrichiens et italiens.

Or, si Quartier des bains est bon, c’est là le fruit d’un long travail de développement. «Nous avons l’exemple du Danemark, précise Jean-Marc Fröhle: le succès de la série The Killing représente l’aboutissement de vingt-cinq ans de labeur. Ça ne vient pas du jour au lendemain.» De même, la fiction romande se construit sur le long terme. Et la réussite de Point Prod reste concomitante de la nouvelle politique de la RTS en matière de fiction qui, depuis dix ans, fait appel à des projets indépendants. Mais pour «vendre» l’image de Genève, il faut également établir des partenariats avec les acteurs de l’économie locale: «Le marketing est très important, poursuit le producteur de Point Prod. La série serait ratée si elle n’avait pris au niveau local.» Inclure dans la fiction des acteurs locaux, tels que la Tribune de Genève, qui apparaît en toile de fond, constitue également un «décorum crédible». À l’exemple des séries danoises, là encore: «Pour les avoir vues, j’ai l’impression de connaître Copenhague, qui a même organisé un chemin Borgen pour les touristes. Pareille volonté existe aussi à Genève.»


L’avis des banquiers? Un contexte réel, mais des clichés invraisemblables

Et les banquiers de la place, que pensent-ils de Quartier des banques? Réponses de Jan Langlo, qui occupe depuis 2015 le poste de directeur de l’Association de banques privées suisses, celle-là même qui veille à la défense des intérêts professionnels des banques actives dans la gestion de fortune. Un bon client pour notre sujet. Le cadre historique, dit-il, reflète la réalité, mais les anecdotes propres au polar, non: «Si cette série concentre tous les événements, réels, qui ont frappé la place financière suisse de 2009 à 2013 sur une seule banque, en revanche elle n’est pas exempte de nombreux clichés qui sont peut-être bons pour faire de l’audience mais ne reflètent pas le modèle d’affaires d’une banque sérieuse.»

Les «clichés» en question, en voici cinq, que nous avons soumis à Jan Langlo. Cinq moments spectaculaires émaillant l’intrigue, mais «particulièrement invraisemblables» selon notre expert en la matière.

1) Où l’on suit la banquière Élisabeth passant la douane, à Sion, pour prendre un jet privé, des diamants cachés dans le talon de sa chaussure. L’avion se pose à Chypre, où les diamants seront remis de main à main.

Commentaire de Jan Langlo: «Les diamants ont l’air faux, les chaussures aussi, de même que toute la situation, qui correspond à des méthodes de criminels et non de banquiers. En 2012 déjà, les règles que doivent respecter les banquiers pour toute sortie ou entrée d’argent sont strictes. Toute transaction doit être documentée.

2) Où l’on découvre le secteur des banquiers privés se trouvant de nouveaux clients. Il semble qu’il n’y ait plus que des Russes mafieux, telle cette dame accompagnée de deux gardes du corps patibulaires.

«Certes, certaines banques vont chercher leurs clients de plus en plus loin, dans les pays émergents, mais c’est tout simplement en raison de la simplification des contacts et de la croissance de la fortune dans ces pays. Dans tous les cas, la loi antiblanchiment s’applique, qui exige que la banque vérifie la provenance légale des fonds au moment de leur dépôt.»

3) Où nos mafieux donnent du poing sur le nez du banquier, dans son propre bureau!

«Il est improbable qu’un client passe son banquier à tabac dans son propre bureau, ne serait-ce que parce qu’une banque de gestion de fortune dispose d’un service de sécurité prêt à intervenir en cas de dérapage.»

4) Où notre banquier se console, comme chaque soir semble-t-il, avec un ou deux rails de coke et des prostituées haut de gamme…

«C’est un concentré exagéré et caricatural qui donne à voir un loup de Wall Street provincial, faisant plus penser à un fantasme de réalisateur qu’à la réalité. Pas sûr que les bonus qui fondent permettent encore de tels excès!»

5) Où, enfin, l’avocat de la banque rencontre en tête-à-tête une conseillère fédérale pour régler la situation.

«Ce serait fantastique si les banques pouvaient dicter ses décisions à une conseillère fédérale! Mais trêve de plaisanterie: en Suisse, la démocratie fonctionne, le parlement a son mot à dire et ne s’en prive pas. En 2013, il a justement refusé une «lex USA» qui aurait permis aux banques de livrer les noms de leurs clients. C’est la raison pour laquelle le programme américain a été mis sur pied qui, grâce aux «encouragements» de la FINMA, a fourni au Department of Justice américain beaucoup plus de cas à traiter que ce dernier n’en attendait.»

Créé: 07.12.2017, 21h12

L’exotisme genevois sert un thriller universel

«Avant tout, il s’agit de raconter une bonne histoire.» Cocréatrice de la série Quartier des banques, la scénariste genevoise Stéphane Mitchell explique comment d’un sujet complexe, les banques de gestion de fortune, on tire une fiction captivante et qui se tient.

– Genève, sa ville, ses habitants: voilà une forme d’exotisme à exploiter?

– Les Genevois n’ont pas l’habitude de voir leur ville à l’écran. Notre regard est plus critique que celui des habitants de New York, qui a été si souvent filmé. À la lecture du scénario, une personnalité d’ici nous a suggéré ceci: «Appuyez plus encore les particularités locales, montrez Genève comme si c’était le quartier italo-américain de New York!» Car plus le contexte est particulier, plus le propos est universel. Les banquiers de la série ont cette retenue qui les rend exotiques, tandis que leurs problèmes personnels les rendent universels. Et le réalisateur, Fulvio Bernasconi, a sublimé Genève. Ce sont les vues avec les drones. Également le choix des Bains des Pâquis plutôt que l’Horloge fleurie. Rendue aux codes du thriller, Genève paraît immense.

– Quelle importance accordez-vous à la documentation?

– Elle était d’autant plus nécessaire que je ne connaissais pas plus que ça le domaine. Mais, comme dit Stephen King, si la recherche est importante, l’intrigue l’est plus encore. Le cadre est bien réel, qui traite de la fin du secret bancaire, avec ses ultimatums, ses refus, les noms des associés que l’on donne au fisc américain. Cependant, en mettre plus aurait desservi l’histoire. Le réalisme doit passer dans le mouvement de l’intrigue, quitte à tordre les éléments pour qu’ils aient l’air plus vrais que vrais. Ainsi du fichier central de la banque: dans la série, une seule personne accueille le visiteur. En vrai, il y a plus de monde. De même, l’austérité des banquiers protestants passe par les costumes, pas toujours authentiques. Ils doivent paraître justes, mais glamour.

– Des modèles pour les personnages?

– Il est arrivé qu’on ait une personne en tête. Pour l’avocat de la banque, on songeait aux ténors du Barreau, tournures fleuries, subjonctif plus-que-parfait. Mais je ne suis pas allé espionner les grandes familles bourgeoises. Chaque personnage est un patchwork.

– La série permet-elle un commentaire sur l’Histoire?

– Quartier des banques n’est pas une série à charge, ni un documentaire. Certes, elle donne un point de vue sur le monde. Mais il était plus intéressant de rentrer dans ce milieu avec un regard subjectif, sans être dans l’attaque.

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