De Pully à Genève, Ferdinand Hodler au coeur du Léman

Tribune des ArtsA l'occasion du centenaire de la mort du peintre suisse, les commémorations s'enchaînent. Focus sur deux expositions qui ouvrent leurs portes ce printemps.

Une des 16 versions du Grammont, 1905, dont l'exposition de Pully réunit sept représentations.

Une des 16 versions du Grammont, 1905, dont l'exposition de Pully réunit sept représentations. Image: Photo: Kunsthaus, Zürich

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Après deux larges rétrospectives consacrées à Ferdinand Hodler par le Musée Leopold de Vienne et la Bundeskunsthalle de Bonn, les chefs-d’œuvre du peintre suisse sont de retour en terre natale ce printemps. Et ça tombe bien, car Genève comme Pully ont décidé de rendre hommage à l’un des plus grands artistes suisses à l’occasion du centenaire de sa mort.

De Berne à Genève à pied

Bernois d’origine, Ferdinand Hodler arrive à Genève à l’automne 1871 pour suivre l’enseignement du célèbre peintre paysagiste Barthélemy Menn. Un voyage que le jeune Hodler, à peine majeur, aurait effectué à pied en longeant les rives du lac Léman. «On n’a pas de preuves écrites à ce sujet, mais on sait que Hodler vient d’une famille très pauvre, son père est décédé quand il était enfant, sa mère s’est remariée avec un peintre décorateur», explique Laurent Langer, cocommissaire de l’exposition «Hodler et le Léman» au Musée d’art de Pully. «C’est donc tout à fait probable. Par ailleurs, dès 1874, Hodler participe à de nombreux concours, ce qui constituait à l’époque le moyen le plus facile pour un peintre de gagner de l’argent.»

Qu’il ait réalisé le trajet depuis Berne à pied ou non, la région lémanique devient centrale dans son œuvre et une source d’inspiration constante. Plus d’un tiers de sa production paysagère a pour sujet le «lac de Genève», ce qui représente pas moins de 110 tableaux, dont 93 portent même le nom dans le titre. C’est justement à cette partie de la production hodlérienne que s’intéresse l’exposition du Musée d’art de Pully, en place jusqu’au 3 juin.

Elle réunit dans ses murs une cinquantaine d’œuvres tissant un lien plus ou moins étroit avec le Léman et ses paysages alentours. Une sélection offrant un panorama large du travail de l’artiste puisqu’elle couvre pratiquement l’ensemble de sa carrière. Daté de 1872, l’œuvre la plus ancienne de l’accrochage, Yvoire au bord du Léman, est la première représentation du lac romand par le peintre. Quant à l’œuvre la plus récente, Le Léman et le Mont-Blanc aux nuages roses, elle fut réalisée seulement deux mois avant la disparition de l’artiste, le 19 mai 1918.

Collection de Christophe Blocher

Provenant de collections privées suisses, les œuvres présentes dans cette exposition n’ont pour certaines pas été vues en public depuis près de cent ans. Et c’est peut-être dans cet aspect-là que réside la véritable attraction de l’accrochage. Ainsi, ce magnifique panorama intitulé Le Léman et le Jura, appartenant à la collection de l’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher, fut exposé pour la dernière fois en 1928 à la Galerie Neupert à Zurich. Quant à ce Paysage au ruisseau, réalisé vers 1890, il n’a même jamais été présenté en public. Un tour de force que l’institution vaudoise doit certainement à sa collaboration avec les Archives Jura Brüschweiler, qui conservent le plus important fonds documentaire – quelque 80 000 pièces – sur la vie et l’œuvre de Ferdinand Hodler. «L’institut suisse pour l’étude qui a fait le catalogue raisonné de l’artiste nous a beaucoup aidés à obtenir ces tableaux», admet Laurent Langer.

Le Léman vue de Chexbres

À la fois chronologique et thématique, l’exposition du Musée d’art de Pully propose d’aborder les aspects principaux de l’œuvre de Ferdinand Hodler à travers quelques-unes de ses séries les plus connues, comme les Léman vu de Chexbres, Le Grammont ou Le Léman et le Mont-Blanc. Des compositions on ne peut plus hodlériennes dont l’institution vaudoise offre une version supplémentaire lorsque l’on s’approche de ses fenêtres: par beau temps, le lac Léman s’y répand à perte de vue avec pour toile de fond la chaîne montagneuse, si souvent représentée par le peintre. «Nous sommes le seul musée de Suisse romande à donner directement sur le lac Léman, se réjouit Laurent Langer. On n’exagère rien si on dit que les toiles font écho au paysage.»

Les représentations d'arbres occupent une place significative dans l'oeuvre de Hodler.

Définition d’un style

Si Hodler est aujourd’hui surtout connu pour ses compositions symbolistes et ses paysages aux formes épurées qui s’arrachent aujourd’hui aux enchères – en décembre dernier, Thunersee mit Stockhornkette im Winter fut adjugé chez Sotheby’s pour plus de 4 millions de francs –, il faut attendre la fin des années 1890 pour que le style de l’artiste s’affirme. Au début de sa carrière, alors qu’il suit l’enseignement de Barthélémy Menn, Hodler peint surtout des scènes de genre inspirées par le courant du pleinairisme. C’est ce que nous montre la première salle de l’exposition rassemblant ses premières toiles peintes dans la région de Genève entre 1872 et 1890. On y découvre des vues du Sentier des Saules, de l’Arve, de la rade de Genève et même du Salève. «C’est fascinant de voir ce genre de scènes détaillées représentant des enfants en train de pêcher car c’est tellement différent de ce que l’on verra plus tard dans son travail», s’enthousiasme le commissaire.

Si les premiers signes de ce que Hodler définira plus tard – lors de sa conférence de 1897 à Fribourg – comme le parallélisme apparaissent déjà à partir de la moitié des années 1880, son style s’affirme définitivement suite au succès obtenu à la XIXe exposition de la Sécession de Vienne de 1904, où il est l’invité d’honneur. Convaincu que la perspective n’est plus nécessaire pour l’obtention d’une composition harmonieuse, il la relègue au second plan au profit de la symétrie et de la répétition. Dans sa recherche de l’épure, il va jusqu’à modifier la réalité. Par exemple en renonçant à représenter les bâtiments situés sur le quai de Cologny et aux Eaux-Vives, alors qu’il réalise ses derniers tableaux depuis la fenêtre de son appartement, sis au numéro 29 du quai du Mont-Blanc.

Le Grammont

L’émotion dans la répétition

Grand habitué des tableaux en séries, Hodler en a consacré plusieurs au Léman. Parmi les plus célèbres figurent notamment ses vues depuis Chexbres ou ses déclinaisons du Grammont. De ce dernier motif, Hodler a réalisé 16 versions

différentes, dont l’exposition réunit sept. Exposées les unes à côté des autres, elles permettent de rendre compte de l’incroyable maîtrise de l’artiste. «Toute la force de Hodler apparaît au grand jour dans son travail sériel. Il peint le même sujet, mais on ne s’ennuie jamais», estime Laurent Langer. Selon Niklaus Manuel Güdel, directeur des Archives Jura Brüschweiler et commissaire de l’exposition, «si Hodler peint dix fois le même motif, c’est parce qu’il l’aime beaucoup. C’est un loisir pour lui!»

Cette recherche de l’émotion, le Suisse en a fait un de ses principes. N’avait-il pas affirmé que l’émotion était «une des premières causes déterminant un peintre à créer une œuvre»? C’est en tout cas ce qui expliquerait la création de la plus célèbre et puissante de ses séries, celle consacrée à l’agonie de Valentine Godé-Darel. Cette Parisienne installée à Genève est devenue la maîtresse et muse du peintre en 1908. Le couple adultère a même une fille, Paulette, qui sera adoptée par la femme de Hodler après le décès de la mère biologique. Celle-ci, atteinte de ce qu’on définirait aujourd’hui comme un cancer de l’utérus, se meurt à petit feu entre 1913 et 1915. Hodler documente la lente dégradation de l’état de santé de sa bien-aimée, au point de ne la représenter plus qu’alitée. De ces représentations, l’exposition montre notamment un portrait monumental de Valentine sur son lit de mort. Un tableau dominé par la force des lignes horizontales qui renvoient à l’un des derniers tableaux réalisés par le peintre. «Aucun artiste n’a représenté avec autant de tendresse son amour en train de péricliter. Dans l’art moderne, ça n’a pas d’équivalent», assure Laurent Langer. Outre quelques dessins et tableaux à l’huile, la salle consacrée à l’amante de Hodler compte également une sculpture en plâtre représentant le buste de Valentine. Une pièce plutôt rare, car Hodler aurait réalisé moins d’une dizaine de sculptures.

Hodler et le parallélisme

Retour à Genève où les commémorations consacrées à Hodler, entamées début mars avec une exposition d’œuvres de Barthélemy Menn au Cabinet des Arts graphiques, se poursuivront dès le 20 avril au Musée Rath. L’institution genevoise se propose de revisiter l’œuvre du Suisse à travers le prisme du parallélisme. Pour cela, elle suit fidèlement les lignes de son discours prononcé en 1897 à l’Université de Fribourg et où l’artiste posa les bases de sa théorie. En collaboration avec le Kunstmuseum de Berne, l’accrochage réunit une centaine de tableaux allant de ses portraits les plus célèbres aux paysages, tout en passant par les grandes scènes historiques comme l’Unanimité, commandée par la Ville de Hanovre pour décorer son hôtel de ville.

L’institution s’intéresse ensuite aux trois principes de construction dominant les compositions du peintre, à savoir la verticalité, l’horizontalité et l’opposition symétrique. Schémas que l’on retrouve dans la plupart de ses réalisations paysagères comme symbolistes. Mais le point d’orgue de la visite sera certainement La Nuit, ce tableau de trois mètres de longueur qui a scandalisé le milieu artistique genevois en 1891, mais séduisit Paris où Hodler l’exposa au Salon du Champ-de-Mars. Le tout sous les applaudissements de Pierre Puvis de Chavannes et Auguste Rodin. À découvrir jusqu’au 19 août.

Mini biographie Ferdinand Hodler
1853 Naissance à Berne.
1871 Hodler arrive à Genève où il suit un cours de Barthélémy Menn.
1897 Donne la conférence La Mission de l'artiste à Fribourg.
1898 Epouse Berthe Jacques, fille d'un marchand genevois.
1904 Invité d'honneur à la XIXe exposition de la Sécession de Vienne qui le consacre internationalement.
1908 Rencontre avec Valentine Godé-Darel qui devient son modèle et sa maîtresse
1917 Première grande retrospective au Kunsthaus de Zürich.
1918 Décède le 19 mai d'un oedème pulmonaire.

Hodler et le léman, jusqu’au 3 juin au Musée d’art de Pully, 2, chemin Davel, Pully. www.museedartdepully.ch HODLER//PARALLÉLISME, du 20 avril au 19 août au Musée Rath, 1, Place de Neuve, Genève.

Retrouvez Tribune des Arts dans la Tribune de Genève du 4 mai prochain.

Créé: 01.04.2018, 15h56

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