Programme Commun vise la performance

ScèneLe Festival international des arts de la scène de Lausanne s’ouvre mercredi avec un menu qui fait la part belle à la performance. Propos de Steven Cohen, invité de marque.

Le performeur sud-africain Steven Cohen présente son spectacle «Put your heart under your feet...and walk!/A Elu» au Théâtre de Vidy.

Le performeur sud-africain Steven Cohen présente son spectacle «Put your heart under your feet...and walk!/A Elu» au Théâtre de Vidy. Image: Pierre PLANCHENAULT

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«Il y a plein d’incompréhensions autour des arts de la performance. Les gens pensent que c’est de la daube et, en effet, il y en a beaucoup! Quand j’entends le mot performance, je ressens une culpabilité collective.» La remarque de Steven Cohen, artiste sud-africain revendiqué gay, juif et antisioniste, dénote d’un flou autour de ce genre artistique arrivé à maturité dans les années 1960 mais qui ne se laisse pas réduire à une forme univoque (lire ci-contre). À l’affiche de Programme Commun, festival lausannois des arts de la scène qui intègre d’autres artistes explorant la veine, Steven Cohen, 56 ans, préfère d’ailleurs se considérer comme évoluant dans les arts visuels. «C’est dans cet esprit que je travaille dans l’action, avec mon corps, précise-t-il depuis Johannesburg. Pour moi, la scène est une sorte de galerie.»

Le Sud-Africain est déjà venu à Lausanne. En 2008, il présentait à l’Arsenic Dancing Inside Out, évocation de l’Holocauste pendant laquelle il s’introduisait une caméra et une microlampe dans l’anus pour projeter l’image de son rectum sur un écran placé derrière lui. La description peut sembler choquante, son spectacle ne l’était pas. «Il paraît toujours délicat ou déplacé de traiter des sujets graves avec une part d’ironie. Souvent, les gens ne veulent pas comprendre. Il y a pourtant une partie du travail qui appartient au spectateur. Raconter l’expérience tient de la provocation mais, quand on la voit, on perçoit qu’elle relève de la poésie.»

Le coq qui l'a rendu célèbre

Sa notoriété, Steven Cohen la doit surtout à son intervention Coq/Cock où, affublé de plumes et de hauts talons, il se promenait en 2012 sur le Trocadéro à Paris avec un coq attaché à son sexe par une laisse. Une irruption artistique dans l’espace public qui lui valut l’attention de la presse internationale et quelques démêlés avec la justice. «La France avait un problème, pas moi. À mon avis, la difficulté n’était pas tant la nudité ou l’exhibitionnisme sexuel – comme il a été dit –, mais l’insulte aux valeurs nationales françaises. Le coq, la tour Eiffel… Dans leur arrogance, ils l’ont très bien compris, mais sans jamais en parler. Pourtant, regardez la vidéo: ce travail est magnifique, il n’a rien de pervers et, sur place, personne ne s’est plaint. Une artiste comme la Luxembourgeoise Deborah De Robertis a fait beaucoup d’efforts pour s’attirer des ennuis en s’exposant elle-même au Musée d’Orsay, elle a toujours été jetée hors du tribunal, sans condamnation!»

À Programme Commun, Steven Cohen arrive avec Put your heart under your feet… and walk!/ à Elu, une création au statut particulier puisqu’elle lui a été «imposée» par le double décès de sa nounou et de son compagnon de vie Elu. «La plus spéciale que j’aie jamais faite par ce qu’elle implique de responsabilité et de difficulté. L’une de ses composantes consiste à ingérer les cendres de mon partenaire décédé, ce qui touche au cannibalisme. Une pratique criminelle sur certains territoires mais aussi l’une des plus hautes formes de respect dans certaines cultures. Pas la mienne: pour le judaïsme, c’est une abomination. Mais c’est l’ultime intégration – littérale, intellectuelle, émotionnelle, artistique – d’une mort dans la vie. Le sujet est horrible, mais il ne cherche pas à choquer. Il traite de la perte, de l’affliction, de comment se remettre en mouvement quand on se retrouve pétrifié, telle une pierre.»

La dimension rituelle de ses interventions est évidente. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le Sud-Africain s’empare du décès d’un proche pour l’exorciser. «Je ne suis pas un fétichiste de la mort. Je n’ai rien d’un Damien Hirst de la scène – il suffit de regarder les livres d’art et mon compte en banque! Mais quand mon unique frère s’est suicidé, je me suis senti obligé de créer une œuvre pour lui. Pour Golgotha, j’ai conçu des chaussures avec des crânes. Encore une fois, cela peut paraître si incorrect de marcher sur des têtes humaines! Mais je les avais achetées légalement dans un magasin à New York et payé des taxes au gouvernement américain. Cela abordait le capitalisme, le consumérisme, l’éthique. J’ai mis sept ans à la réaliser. À Elu, un an. C’est plus brut, si loin d’être parfait. Mais ainsi est la vie, ainsi est l’art.» À Lausanne, Steven Cohen répétera trois fois son rituel funèbre. «Plus je le fais, plus c’est dur. Cela devient impossible, mais pas au point de m’arrêter.»


Théâtre de Vidy, ve 23 (22 h), sa 24 (21 h 30) et di 25 (18 h) mars. www.vidy.ch (TDG)

Créé: 10.03.2018, 21h16

La parole en prise avec le direct

Le texte n’est pas l’apanage du théâtre au sens classique du terme. La performance peut intégrer la parole dans ce qu’elle a d’immédiat, en prise avec l’instant présent ou, dans une certaine mesure, dans l’adresse directe au public. À l’Arsenic, trois spectacles virevoltent autour de la notion de texte performé.

La jeune artiste Pamina de Coulon place l’énonciation au cœur de son dispositif dramaturgique sans pour autant suivre de partition écrite. Chaque soir, elle déroule le fil de ses pensées dans «Fire of Emotion: The Abyss» (15-18 mars, en anglais le 16). La colonne vertébrale du spectacle s’articule autour des thématiques qu’elle aborde (marquées par un militantisme politique), mais le texte se modèle au gré de son humeur, de ses sentiments, des réactions du public. «Le travail de Pamina de Coulon se rapproche de la «vraie» performance dans le sens où elle «fait», observe Patrick de Rham, directeur de l’Arsenic. À chaque représentation, pendant une heure, elle réarticule son raisonnement. Elle est dans l’action, pas dans le spectacle. Or, la notion de performance est axée sur l’idée de faire une chose au lieu de la mettre en scène ou de la jouer.»

Dans ses «Partition(s)» (20-25 mars), le binôme loufoque formé par François Gremaud et Victor Lenoble tend vers la performance par le côté «non spectaculaire» de l’objet scénique. En deux mots, les comédiens, assis côte à côte devant leurs ordinateurs, se lisent un échange de mails. Ennuyeuse sur le papier, la proposition est des plus alléchantes lorsqu’on connaît les deux artistes, flirtant allègrement avec l’absurde. Patrick de Rham confirme: «La Manufacture leur a demandé de mener un projet de recherche autour de la partition. Comme ils sont plein d’humour, cette relation épistolaire est devenue le sujet du spectacle. Et c’est très drôle!»


Victor Lenoble et François Gremaud


En tandem eux aussi, Christophe Jaquet et Thomas Burkhalter s’invectiveront autour de la globalisation de la musique dans «Clash of Gods» (13-18 mars). En dieux de la scène, les démiurges se serviront de cinq performeurs comme outils du plateau (oui, comme les projecteurs ou les accessoires) pour étayer leurs arguments et terrasser leur adversaire. «Ce qui est intéressant du point de vue de la performance, c’est que ces deux artistes ne viennent pas du milieu du théâtre, souligne Patrick de Rham. Christophe Jaquet est issu du groupe lausannois Velma et Thomas Burkalter est ethno-musicologue. Ces artistes créent des objets hybrides.»
Natacha Rossel

Le public dans un donjon SM

Par essence, la performance implique l’idée que quelque chose se passe là, maintenant. Ainsi Simone Aughterlony et Jen Rosenblit, accompagnées de Teresa Vittucci, brouillent-elles le rapport scène-salle dans «Everything Fits in the Room» (Circuit, 22-25 mars). Évoluant dans le même espace que les spectateurs, le trio de performeuses manipule toutes sortes d’objets issus de l’imagerie SM.

À leurs côtés, deux musiciens mêlent leur art à celui de la cuisine. Chacun circule à sa guise dans ce grand hangar figurant un donjon, dont l’unique élément de scénographie est un pan de mur dressé en diagonale. «C’est un espace où tout le monde est le bienvenu, quel que soit son physique, sa sexualité ou ses aspirations, commente Patrick de Rham. Ce spectacle est une ode à la tolérance et à l’inclusion de tous.»

Si «Everything Fits in the Room» flirte avec la performance, elle n’en est pas tout à fait une, note le directeur de l’Arsenic. Parce que «les artistes sont conscients qu’ils produisent quelque chose pour un public», l’œuvre échappe à la définition qu’en donneraient les puristes. N.R.

Métamorphose gothique et chorégraphiée



Le travail de la chorégraphe Marie-Caroline Hominal est irrigué par un questionnement métaphysique: quel est le rôle de l’auteur? Cherchant à détacher la notion d’interprète de celle de créateur, elle se livre tout entière au plasticien et performeur suédois Markus Öhrn dans «Hominal/Öhrn» (14-25 mars). Entre ses mains, la danseuse entamera une métamorphose. «Marie-Caroline lui a dit: «Tu fais de moi ce que tu veux», rapporte Éric Vautrin, dramaturge du Théâtre de Vidy. De là, Markus a choisi de ressusciter sa grand-mère pour lui permettre de casser les contrats moraux qu’elle a suivis tout au long de sa vie, soumise à un époux patriarche.»

Interrogé sur l’aspect performatif de «Hominal/Öhrn», Éric Vautrin répond: «Pour moi, la performance telle qu’elle a existé jusqu’à la fin des années 90, c’est-à-dire cette idée de se jeter dans une action dont on ne connaît pas l’issue, n’existe plus. Je pourrais affirmer que ce spectacle est du théâtre, ou du moins de l’art scénique. Mais par son interdisciplinarité, par la circulation des arts, cette pièce peut se rapprocher de ce qu’était la performance dans les années 70.» N.R.

Mais encore…

Si la performance traverse cette cuvée de Programme Commun, d’autres propositions intriguent. Choix non exhaustif.

Dans «Luxe, calme», le Valaisan Mathieu Bertholet nous emmène dans l’atmosphère feutrée des palaces suisses. Beaucoup ont été transformés en cliniques ou en lieux de tourisme de la mort. Sur les pas des romantiques, l’artiste noue une réflexion sur la relation entre la contemplation de la montagne et de la mort (Vidy, jusqu’au 18 mars).

Rodrigo Garcia confronte Evel Knievel, cascadeur star des années 60, à Orson Welles déguisé en Macbeth. Un spectacle coup-de-poing («Evel Knievel contre Macbeth», Vidy, 15-18 mars).

Son théâtre loufoque avait déjà fait le bonheur du public de Vidy avec «King Size» et «Das Weisse vom Ei (Une île flottante)». Christoph Marthaler est de retour avec Tiefer Schweb (23-24 mars). Le Bernois nous plongera au cœur d’une administration allemande submergée par les demandes de formulaires d’accueil pour les réfugiés, qui se retire au point le plus profond du lac de Constance… N.R.

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