Prix Nobel de littérature, Patrick Modiano explore l’oubli dans son dernier roman

LittératureDans «Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier», l’écrivain aborde tous ses thèmes favoris.

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Le souvenir, la mémoire, l’oubli. Autant de thèmes récurrents dans l’œuvre de Patrick Modiano, récompensé ce jeudi 9 octobre 2014 du Prix Nobel de littérature. Un écrivain face au passé. Le sien ou celui des autres, ces personnages qu’il invente au fil des romans et avec lesquels il aime se perdre. Le titre de son dernier livre y fait écho:Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. Une phrase qu’on retrouve sous la forme d’un bout de papier donné au narrateur vers la fin du roman. Une histoire de perte. D’orientation, de mémoire? Un peu des deux. Mais l’histoire se propose justement de tout recomposer. Ou presque.

Un carnet d’adresses égaré

Soit Daragane, le héros narrateur. Ecrivain, probable double de Modiano, il reçoit un jour un coup de téléphone. Un homme a retrouvé son carnet d’adresses égaré et désire le lui remettre en mains propres. Daragane hésite, l’homme insiste. Puis tous deux se voient. L’homme est accompagné d’une femme mystérieuse. Il parle à Daragane d’une enquête qu’il fait en ce moment. Dans son dossier, un nom l’intrigue. Et ce même nom apparaît dans le carnet d’adresses de Daragane. Sauf que ce dernier ne s’en souvient pas. Il ne voit pas de qui il s’agit. Ce n’est que le point de départ dePour que tu ne te perdes pas dans le quartier. Très vite, d’autres noms surgissent, d’autres événements surviennent, venus du passé, brouillant le présent comme l’esprit du narrateur. Très vite également, les strates de ce passé viennent interférer avec l’intrigue actuelle. Un brouillage de pistes définit l’architecture même de ce roman. Car il s’agit bien d’un jeu de pistes, mais avec qui? Et quoi?

Plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, ce livre répète les motifs de l’amnésie et de l’oubli jusqu’à l’obsession. Exemple, page 66: «(…) Il éprouvait un sentiment d’angoisse et de manque tant qu’il ne l’avait pas relié à l’ensemble, comme une pièce de puzzle que l’on a perdue. » Ou plus loin, page 105: «A mesure qu’ils marchaient tous les deux, il se sentait gagné par une douce amnésie. » L’introspection et l’enquête se mêlent sans qu’on puisse démêler l’un de l’autre.

Narrateur omniscient

Ce nouveau livre renvoie également à plusieurs autres romans de Modiano, tel Rue des boutiques obscures, qui débute par une déclaration identique du narrateur frappé d’amnésie: «Je ne suis rien. » Comme un écho, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier commence par deux mots encore plus sibyllins: «Presque rien. » L’allusion est directe, à peine voilée. Elle situe à la fois le roman dans le corpus modianien, tout en accentuant une volonté d’abstraction délibérée. Pas de «je» ici, mais, en lieu et place, un narrateur omniscient, qui découvre en même temps que le lecteur, petit à petit, des portions de réalité.

Dans cet entrelacs de strates temporelles, d’événements et de personnages – il ne cesse d’en apparaître de nouveau –, une écriture se dévoile, plus épurée que d’habitude, moins sensitive aussi. La mémoire, et son absence, en devient en somme le personnage central, avec tous les attributs que l’on peut supposer, tel le tri sélectif des souvenirs.

Comme dans Villa triste ou Quartier perdu, deux autres romans essentiels de Patrick Modiano,Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier fixe un point qui se situe en dehors de la fiction elle-même. Il nous y conduit en nous égarant sans cesse. D’où cette sensation de vide, voire de panique, au terme de sa lecture. L’un des grands livres de cet automne.

Note:Patrick Modiano,«Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier», Ed. Gallimard, 146 pages. (TDG)

Créé: 09.10.2014, 13h26

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