«Je préférerais mieux pas», au seuil de la désobéissance

ThéâtreAvec humour, Joan Mompart instille le refus dans le monde du travail contemporain.

Indissociables comme les quatre points cardinaux: Baptiste Coustenoble, Magali Heu, Valérie Crouzet et Samuel Churin.

Indissociables comme les quatre points cardinaux: Baptiste Coustenoble, Magali Heu, Valérie Crouzet et Samuel Churin. Image: SOFI NADLER

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Ah, qu’il a été bien inspiré, Joan Mompart, de passer commande auprès du dramaturge français Rémi De Vos! Depuis une première collaboration en 2015, le metteur en scène genevois et l’auteur d’«Alpenstock» n’ont cessé, en privé, de croiser leurs regards «effarés» sur la société contemporaine. Partageant la conviction que «le rire est un magnifique outil d’analyse», les deux artistes créent au Loup une étincelante comédie sociale, qui permet à chacun de se dépasser: Rémi De vos dans ses dialogues plus fuselés que jamais, et le directeur de la compagnie Llum Teatre dans un agencement plus lumineux encore que ses passés «On ne paie pas, on ne paie pas!» brandi par Dario Fo ou «L’Opéra de quat’sous» ourdi par Bertolt Brecht.

Timide acte de résistance

Les deux hommes se sont mis d’accord pour asseoir leur satire sur la fameuse réplique du rond-de-cuir Bartleby dans la nouvelle éponyme d’Herman Melville (en 1853): «I would prefer not to» – traduite ici «Je préférerais mieux pas». Six tableaux successifs, découpés dans l’espace de l’entreprise, débouchent sur ce refus timide de coopérer, cette modeste formule de désobéissance civile, cet acte imperceptible de résistance passive. Hormis la formule célèbre et le cadre laborieux, le texte n’emprunte rien au romancier américain. Il se réfère exclusivement au quotidien du salarié lambda d’aujourd’hui.

Vous le savez d’expérience, tôt ou tard, un grain de sable vient gripper la mécanique. Un détail, même saugrenu, va extirper un «non» du fond de votre conscience. Chez tout acteur du contrat social, autant l’admettre, une Antigone sommeille. Eh bien, c’est elle, précisément, que titillent en chœur le scribe de la pièce, son orchestrateur, son quatuor d’infaillibles comédiens, son musicien, sa chorégraphe ainsi que ses scénographes.

Commençons par ceux-ci, Valérie Margot et Joan Mompart main dans la main. Sur un plateau déployant au bas mot cinquante nuances de gris, des chaises en profusion figurent un anonyme environnement de bureau. Les employés évoluent sur la face horizontale d’une vaste page blanche repliée en fond de scène, dont la partie supérieure écrasera toujours davantage leurs mouvements. Un mapping vidéo quadrille par moments le sol, délimitant les frontières à angles droits qu’on se gardera tacitement de franchir – limites entre les fonctions hiérarchiques, entre le privé et le professionnel, entre son éthique personnelle et l’absurdité des injonctions extérieures. Bienvenue au royaume de l’aliénation version XXIe siècle.

Tous revêtus d’un uniforme identique, Samuel Churin, Magali Heu, Valérie Crouzet et Baptiste Coustenoble glissent d’un rôle à l’autre – y compris celui de narrateur – dans un inexorable continuum. Ils seront tour à tour les ambulanciers nuitamment chargés de déterminer qui, de deux sœurs échevelées, est la malade à hospitaliser. Ils seront aussitôt après cette inspectrice du travail débitant ses acronymes, cette employée de bureau harcelant sexuellement son confrère, ou ce déménageur intérimaire qui cumule deux vains Masters. Avec une commissaire, une huissière de justice et un serrurier, il doit expulser de son logement une famille insolvable. Puis, en moins de temps qu’il en faut à une photocopieuse pour émettre son râle, ils incarneront deux collègues rivalisant de griefs auprès de leur responsable RH, avant de jouer la femme de ménage surexploitée, ou encore, infatigablement, les agents de loisirs chargés du bruitage d’un parc animalier...

Logique kafkaïenne

Sur le plan moral, une égalité totale règne entre les personnages – de même qu’entre les comédiens, pas un n’enfonce les autres. Tous cependant, ensemble ou successivement, sont saisis d’absences, de tremblements, de suffocations ou de tétanie. Dans la kafkaïenne logique de production à laquelle ils sont soumis, tous, à un moment donné, atteignent leur limite. Tous ploient, hagards, avant d’oser un «je préférerais mieux pas» dont on ne connaîtra pas les conséquences.

Le défi amplement relevé par le Llum Teatre ne consiste pas tant à faire rire (et comment!) des aberrations du néolibéralisme appliqué à petite échelle qu’à y insuffler cette inquiétante étrangeté dont s’est repue la littérature fantastique. Dans les infimes ratés de la paix sociale s’engouffrent l’humour, l’angoisse – et même l’espoir.


«Je préférerais mieux pas» Théâtre du Loup, jusqu’au 1er mars, 022 301 31 00, www.theatreduloup.ch

Créé: 24.02.2020, 19h33

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