Quand poésie et physique collisionnent

Recherche Lauréate d’une résidence au CERN, l’artiste Cassandre Poirier-Simon a tenté de soumettre la narration à un autre espace-temps.

L’artiste Cassandre Poirier-Simon sous l’aile de son coach scientifique au CERN, la physicienne Maria Dimou.

L’artiste Cassandre Poirier-Simon sous l’aile de son coach scientifique au CERN, la physicienne Maria Dimou. Image: Julian Calo

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«C’est par l’expérience que progressent la science et l’art», professait l’immense Aristote dans sa Métaphysique. L’antique sentence pourrait être érigée en axiome du projet Arts at CERN, lancé il y a six ans au sein d’un des plus prestigieux laboratoires scientifiques du monde. Ce programme permet aux artistes de nourrir leur travail à la mamelle de la physique fondamentale, au gré d’inspirants échanges avec les savants (lire ci-contre).

Lauréate de la résidence Collide Geneva 2016, Cassandre Poirier-Simon s’est installée durant trois mois, cet hiver, au cœur de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, à Meyrin. Formée aux Beaux-Arts de Toulouse puis à la HEAD Genève, cette spécialiste de la narration digitale et du design d’interaction vient de présenter le résultat de ses recherches, menées avec le soutien de la physicienne Maria Dimou, sa partenaire scientifique au CERN.

Accordéon et particule

«Mon projet était de m’inspirer de la conception scientifique du temps et de l’espace pour créer de nouvelles structures narratives, explique la jeune artiste de 29 ans. Imaginer un livre en perpétuelle extension, par exemple, ou utiliser la temporalité comme un accordéon, ou encore réfléchir à ce que serait la particule élémentaire d’un ouvrage: le caractère, le mot, la page, le sens?» Des concepts toutefois fort compliqués à mettre en œuvre, comme le concède la jeune auteure.

De toute façon, il n’est pas exigé d’elle que ses idées aboutissent, durant le séjour, à une réalisation tangible. Explorer sans relâche, voilà sa seule mission. «Dans ce monde hyperproductiviste, on offre aux artistes une parenthèse de recherche pure pour fertiliser leur imaginaire», sourit Julian Calo, coordinateur d’Arts at CERN. Même si, souvent, les résidences accouchent de jolies créations: c’est au CERN que le chorégraphe Gilles Jobin, premier impétrant de Collide Geneva, a imaginé «Quantum», une pièce qui a connu un destin international.

Cassandre observe, visite, sonde, furète, donc. Et rend compte de ses pérégrinations au fil d’un blog abondamment illustré, qui lui «permet de thématiser ses idées». On y découvre de fascinantes photographies des machines, des ordinateurs et des bâtiments. «Les lieux sont très particuliers. La numérotation illogique des édifices, l’architecture complexe font qu’on ne s’y retrouve pas, souligne la designer. Et il se dégage de ces constructions en béton une ambiance postapocalyptique!»

Ne perdant pas de vue le noyau de ses investigations, soit la littérature numérique, l’artiste fréquente assidûment la bibliothèque. Elle se passionne pour la «littérature grise», à savoir les documents, tapuscrits ou rapports en ligne, produits par l’organisation mais non destinés au public. «J’ai aussi essayé de comprendre comment on lisait les équations, seuls éléments à être rédigés à la main. Elles ressemblent tant à des partitions que je me suis dit qu’on pouvait les chanter.»

Un peu magique

L’enquête artistique de Cassandre Poirier-Simon est rythmée par des discussions avec les théoriciens et ses rendez-vous hebdomadaires avec son cornac. Des échanges enrichissants pour les deux parties: «J’ai infiniment gagné à ce mentorat, relève Maria Dimou. Les artistes ont un esprit admirablement synthétique, alors que les scientifiques sont analytiques. Ils se complètent, tout en se retrouvant sur un terrain de jeu commun: la créativité.»

Ces rencontres fécondes décident Cassandre à réaliser quelque chose de concret à destination des occupants du laboratoire: un atelier d’écriture, intitulé Thinking Alleys. «Je voulais leur proposer un truc un peu magique, raconte-t-elle. Alors j’ai développé un outil qui permet de faire apparaître des personnages dans Google Street View.» Les participants imaginent ainsi quatre scénarios qui ont pour cadre le vaste territoire du CERN.

Ces récits, aujourd’hui à l’état embryonnaire, pourraient être approfondis par la spécialiste ès narrations, laquelle poursuit ses entretiens avec les chercheurs. Elle planche également sur les contours du projet dont la résidence servira de fondement. Histoire à suivre.

Le blog de Cassandre au CERN https://cps-at-cern.atavist.com

(TDG)

Créé: 09.05.2017, 18h00

Art et science en dialogue

Depuis sa fondation, le CERN exerce sur les artistes une grande fascination. C’est pour canaliser les nombreuses demandes de collaboration émanant de leur part qu’est créé Arts at CERN en 2011. Cette plate-forme d’échange entre savants et créateurs est dotée de trois programmes: Collide, une résidence artistique de trois mois déclinée aux niveaux genevois, suisse et international, Accelerate, un séjour d’un mois pour des artistes issus de deux pays différents chaque année (en 2017, la Croatie et la Corée), et Guest Artists, qui invite des figures confirmées à s’immerger quelques jours dans l’univers du laboratoire. L’idée fondamentale présidant à ces échanges consiste à laisser plasticiens, auteurs ou chorégraphes effectuer de la recherche pure, sans exigence de production, bien qu’ils postulent avec un projet. Pour faciliter cette exploration, les lauréats de Collide se voient par exemple adjoindre un partenaire scientifique comme guide. Et, souvent, la fertile union entre art et physique des particules engendre des œuvres rares.

Infos arts.cern

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