Pluie de huées pour un «Enlèvement au sérail» sans enlèvement ni sérail

Grand ThéâtreUne bronca a sanctionné la lecture radicale qu’a faite Luk Perceval de l’opéra de Mozart.

Le public présent au Grand Théâtre mercredi soir n’a pas été emballé par la première de «L’enlèvement au sérail», accueillie par une pluie de huées.

Le public présent au Grand Théâtre mercredi soir n’a pas été emballé par la première de «L’enlèvement au sérail», accueillie par une pluie de huées. Image: C. PARODI

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Mes aïeux, cette bronca! La pluie de huées qui s’est abattue sur la première de «L’enlèvement au sérail» de Mozart, mercredi au Grand Théâtre, n’a pas d’équivalent dans les mémoires. À tel point que certains se sont demandé si des Turcs n’avaient pas investi les balcons pour conspuer l’auteure des textes insérés dans le spectacle, Asli Erdogan, honnie par le régime de son homonyme.

Mais le spectacle suffit sans doute à dresser du monde contre lui. C’est que l’homme de théâtre belge Luk Perceval y va fort. On se souvient de «Mademoiselle Julie», à la Comédie, la saison dernière, qui murait la pièce de Strindberg dans un parking souterrain, transformait la jeune fille de bonne famille en soiffarde vociférante et son domestique en migrant africain.

Ici, la déconstruction va plus loin encore. Un enlèvement? Un sérail? Mais non: tout disparaît. Le récit des deux couples (patrons et domestiques) enfermés dans le sérail du pacha Selim. Leur tentative d’évasion ratée. La grâce que leur accorde le sultan. Le contexte de «turquerie» si prisée au XVIIIe siècle. Trois des cinq personnages pratiquement effacés. Et pas mal de musique: des airs, des ensembles, tout le final.

Intime douleur

Grâce à cette purge, Luk Perceval entend faire place à une méditation sur nos dépressions contemporaines et l’angoisse de mort qui nous hante, dont les personnages de l’opéra, dans leurs airs, traduiraient l’intime douleur. La scène est donc noire comme nos âmes inquiètes, plantée d’un monolithe doré et d’une structure de bois ajouré où des bancs d’église accueillent le besoin de repos des hommes, et où l’on fêtera bientôt une cérémonie de mariage interracial.

Ce dispositif tourne puis se fige au même rythme qu’une foule de vous et moi. C’est le manège de nos aspirations contrariées, entre le désir d’évasion du sérail existentiel où nous sommes enfermés et notre besoin d’en accepter l’étau pour espérer y faire la paix.

Voilà pour la littérature. Il serait possible d’en faire des tonnes, comme sur toute métaphore et tout mystère. Comme on pourrait gloser à l’infini sur les relations entre les airs de Mozart et les textes d’Asli Erdogan, monologues mélancoliques sur l’exil et la solitude. Ou sur les comédiens qui les disent, doubles âgés des chanteurs dont ils préfigurent la vieillesse, à moins que ce ne soit l’inverse, et qu’alors les chanteurs incarnent les souvenirs des vieillards, plus ou moins dignes – l’un d’eux est atteint de démence sénile et hurle des propos sans suite sur une chaise roulante.

Minimalisme «arty»

L’esprit le mieux disposé accueillera cet exercice de modernité comme une pure proposition théâtrale, à laquelle des fragments musicaux apportent leur profondeur de champ: magnifiquement éclairée, composée par un maître des tableaux de groupe, et plongée dans un minimalisme «arty» dont la radicalité peut séduire.

Mais c’est au prix d’une dénaturation intégrale du matériau d’origine. La musique bien sûr, violemment châtrée. La dynamique dramatique où s’inscrit le génie mozartien, qui juxtapose douleurs et réconforts, menaces et joies, à proportion d’un discours sur l’universalité des valeurs de tolérance. L’incarnation, enfin, qui est la vie même, avec ses ambivalences et ses émotions – que la poétique de Luk Perceval, malgré ses intentions, stérilise dans la chambre froide des stéréotypes contemporains.

Statues de cire

Or, quand tout cela se retire, la musique elle-même se fige, tels les chanteurs réduits à des statues de cire. Même l’ardeur du chef italien Fabio Biondi, maître en couleurs et en saveurs, qui tente d’aviver les couleurs d’un OSR aussi transparent qu’un orchestre de chambre, se dilue au fil des interruptions.

Une distribution superlative aurait peut-être surmonté l’écueil. Elle taille, ici, plutôt petit, à l’exception du Pedrillo de Denzil Delaere, mais qui n’a presque rien à faire. Le ténor Julien Behr ne séduit pas longtemps avec son timbre franc, tant la technique peine à suivre les lignes il est vrai très escarpées de Belmonte. Olga Paduva est plus à l’aise dans le rôle tout aussi exigeant de Constance, mais le nuancier expressif se révèle court pour tenir les deux grands airs qui sont le cœur palpitant de l’ouvrage. Claire de Sévigné est fine, raffinée, mais Blonde peut elle aussi dégager plus d’éclat, de même que Nahuel di Pierro, en gardien du sérail devenu le célibataire de l’affaire, qui se console en solitaire.

Alors, du subtil montage intellectuel articulé autour de cette production, de l’effet de miroir que devaient provoquer les textes d’une écrivaine turque qui fut elle-même enfermée, des liens entre cette confrontation et la Genève des droits de l’homme, il ne reste que fumée et, pour tout dire, une sensation d’enfumage.

Créé: 24.01.2020, 10h36

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