Philippe Jaroussky: «Je dois me battre avec ma voix»

ClassiqueLe prodigieux contre-ténor chante à l’abbaye de Bonmont dans un récital consacré à Verlaine. Interview.

Le contre-ténor Philippe Jaroussky se considère plus musicien que chanteur. Reste que sa voix de castrat sidère.

Le contre-ténor Philippe Jaroussky se considère plus musicien que chanteur. Reste que sa voix de castrat sidère. Image: Zhang Yuwei

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Avec une poignée de chanteurs dont la voix semble venue de nulle part, Philippe Jaroussky a mis les tessitures haut perchées et masculines au centre du paysage lyrique. Ses incursions dans le répertoire pour castrats, notamment, ont marqué les esprits et fait sortir la figure du contre-ténor des cabinets de curiosités. Aujourd’hui, le Français ouvre une nouvelle page: après l’album Opium paru en 2009, il poursuit sa plongée dans la mélodie française avec un double CD, Green, qui fait la part belle à Verlaine. Son récital sur la scène austère et mystérieuse de l’abbaye cistercienne de Bonmont est une occasion rêvée pour savourer la richesse de cette musique.

Votre récital, tout comme votre dernier album, est entièrement consacré à Verlaine, un poète qui a beaucoup inspiré les musiciens. Comment s’y retrouver parmi les innombrables pièces à disposition?
Il est vrai qu’en choisissant Verlaine, j’aurais pu enregistrer une quinzaine de disques. Néanmoins, j’ai voulu montrer en deux CD la variété des figures qu’il a inspirées, de Brassens à Fauré, de Chabrier à Varèse en passant par Trenet ou Ferré. Mais plutôt que d’enregistrer quarante-trois poèmes différents, j’ai préféré laisser la place à une petite dizaine de poèmes comme Mandoline ou Claire de Lune, qui ont été mis en musique de manière récurrente par des compositeurs différents. Cela permet de créer une certaine familiarité avec les textes.

Du coup, vous vous affranchissez de ce domaine baroque qui a fait votre renommée pour embrasser un univers éloigné. Où vous sentez-vous le plus à l’aise aujourd’hui?
Quand je chante le baroque je suis dans un terrain connu et conquis. Ce territoire musical a une tout autre immédiateté que les mélodies françaises. Mais au fond, c’est avec le répertoire français que je retrouve mon vrai jardin secret. C’est peut-être là que les personnes qui me suivent comprennent davantage qui je suis vraiment. Sans doute parce que je chante dans ma langue maternelle, et que je suis donc plus en accord avec moi-même en comparaison avec celui qui chante des airs virtuoses pour castrats.

Que vous apporte l’expérience du récital par rapport à l’opéra?
Le récital me permet de faire du sur-mesure, de choisir les pièces et créer une histoire, un grand cycle, avec ses silences précieux entre une mélodie et l’autre. J’y trouve une dimension qui me plaît beaucoup, absente dans l’opéra. Je commence d’ailleurs à avoir une expérience dans ce domaine et je vois de mieux en mieux ce dont le public a besoin.

A 37 ans, votre voix est arrivée à maturité. Comment jugez-vous son évolution?
Depuis toujours j’ai l’impression de me battre avec elle. Je me suis toujours considéré comme musicien plutôt que chanteur. Du coup, j’ai parfois négligé le travail sur mes cordes vocales au profit de l’interprétation. Il m’a fallu quelques années pour comprendre qu’il fallait faire un training physique, surtout quand on chante le répertoire des castrats. Aujourd’hui, je travaille ma voix de façon plus athlétique pour la rendre plus solide, plus riche et profonde. Quand je pense aux débuts de ma carrière, je me dis que j’avais une voix plus petite au niveau de la projection, mais extrêmement souple. Aujourd’hui, elle s’est élargie, elle a gagné en expression et en puissance dans les graves, mais je suis moins facile dans la virtuosité.

Est-ce que la finitude des capacités vocales est une préoccupation qui vous traverse l’esprit?
Intellectuellement j’arrive très bien à imaginer qu’un jour tout se dérobera et qu’il faudra alors s’arrêter. Cette échéance me touchera probablement davantage que je ne l’imagine aujourd’hui. Cela dit, j’ai été musicien avant d’être chanteur et j’espère l’être encore après. Une chose me paraît évidente: je ne continuerai pas à chanter en me reposant sur une gloire passée.

Vous avez dit un jour que vous aviez choisi d’adopter cette tessiture. Dans quelle autre auriez-vous pu chanter?
Très jeune, j’ai essayé deux voix en compagnie de ma professeure: baryton et contre-ténor. D’entrée, j’ai ressenti un plaisir et une souplesse dans la seconde. Je crois qu’être contre-ténor répond à un état d’esprit, à une mentalité. Je dis souvent que j’ai un peu le syndrome de Peter Pan. J’ai un comportement d’adolescent, et c’est peut-être cette voix qui nourrit au mieux cette partie de ma personnalité.

Philippe Jaroussky Abbaye de Bonmont, Crassier (VD), ma 5 mai à 19 h., www.bonmontconcerts.ch, loc. ww.kulturticket.ch. «Green» , 2 CD, Erato.

Créé: 01.05.2015, 16h56

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