Au petit chinois «Le Dragon d’or», la farce a du mordant à gogo

ThéâtreCinq cuistots aux ordres de Robert Sandoz font sauter leurs spectateurs au wok.

De gauche à droite: Brigitte Rosset, Samuel Churin, Christian Scheidt, Camille Figuereo et Joan Mompart, cinq marmitons virtuoses, unis comme les doigts de la main, s’affairent en cuisine pour épicer leurs vingt-cinq rôles.

De gauche à droite: Brigitte Rosset, Samuel Churin, Christian Scheidt, Camille Figuereo et Joan Mompart, cinq marmitons virtuoses, unis comme les doigts de la main, s’affairent en cuisine pour épicer leurs vingt-cinq rôles. Image: STAN OF PERSIA

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Ouvrir la porte de ce restaurant asiatique installé sur le plateau du Loup, c’est, avec un peu de chance, en goûter l’un des plats numérotés, servis entre deux coups de feu par son personnel. Mais c’est à coup sûr y connaître le sort des légumes remués avec vigueur derrière le bar, tellement les ruptures, les décrochements et les sauts de toutes sortes agitent les zygomatiques et flambent l’imaginaire.

Pour clore sa trilogie sur la société industrielle (entamée avec «Le Combat ordinaire» et «D’Acier»), le Chaux-de-Fonnier Robert Sandoz, tout récemment nommé aux fourneaux du Théâtre du Jura à Delémont, s’est tourné vers un dramaturge allemand, Roland Schimmelpfennig, largement reconnu pour la microprécision de ses pièces montées.

Une incisive s’envole

Voyez plutôt. Au pied d’un immeuble quelque part en Germanie, la gargote emploie cinq travailleurs immigrés affublés d’un uniforme violet. L’un d’entre eux, un «petit» Chinois clandestin venu retrouver sa sœur elle aussi sans papiers, souffre d’une rage de dents si terrible qu’un collègue décide de lui extraire le chicot à l’aide d’une pince. Mais l’opération tourne à la boucherie, le garçon se noie dans une mare de sang, tandis que son incisive, elle, s’en va valdinguer dans un bol de soupe thaï N°6.

Du plus jeune au plus vieux, les locataires d’au-dessus sont tous clients de l’enseigne. La jeune femme que son amant blâme d’être tombée enceinte, l’homme quitté par une épouse infidèle, le grand-père qui regrette le temps jadis, et deux hôtesses de l’air, une blonde rêveuse, une brune que trousse le pilote, toujours en jet-lag entre deux vols internationaux.

Ce n’est pas tout. Jouxtant le bâtiment, l’échoppe d’un épicier qui entasse les marchandises autour de lui, et les bières au creux de sa panse. Parmi ses victuailles se cache la sœurette arrachée à sa Chine natale, obligée de vendre ses services à qui voudra en abuser. Entre le marchand et l’esclave s’est instauré un lien du type «cigale et fourmi», en nettement plus cruel, que «Le Dragon d’or» ne manquera pas d’exploiter comme un gag à rallonges.

Des acteurs de haut vol

Au choix d’une écriture parfaitement en phase avec son penchant pour la BD et le cinéma, Sandoz articule celui d’une distribution hors pair. Schimmelpfennig tenait à ce que les comédiens alternent les personnages et glissent d’un genre biologique à l’autre? Sandoz fait jouer à Brigitte Rosset le commerçant, fait porter à Christian Scheidt le costume de la stewardess, donne à Joan Mompart et Camille Figuereo les partitions de ces exilés que l’Occident maltraite, tandis qu’il confie à Samuel Churin l’outil du dentiste improvisé. Ce jusqu’à répartir vingt-cinq rôles entre nos cinq acrobates, aussi soudés entre eux que la réalité décrite, elle, crie son absence de solidarité.

Parti comme une satire mordante, le spectacle vire peu à peu au drame onirique. Les adresses au public se font moins mutines, les travestissements plus brouillons. Le swing jazzy accueille les langueurs d’une scie musicale. La prestidigitation se suspend pour faire place à la mélancolie. Le texte qui slalomait à toute berzingue entre narration et dialogues se troue d’opacités surréalistes. Alors le spectateur se surprend à planer davantage qu’à rire.

Il plane comme la dent virevolte de la mâchoire au wok, au milieu de l’agitation ambiante. Comme le regard de l’hôtesse de l’air à son hublot, qui croit apercevoir un bateau surchargé d’Africains, tout en bas, au large des côtes, avant que sa camarade la rappelle à l’ordre. Ou encore comme le staff ébahi du boui-boui, qui, entre les gencives du sacrifié, voit soudain défiler sa famille chinoise au complet: «Y’a quelqu’un dans le trou dans la bouche du petit!» s’écrie-t-on, incrédule. Comme le petit cadavre décharné, aussi, qui vogue depuis le fleuve où on l’a balancé pour déboucher sur la mer du Nord puis l’océan Arctique, avant de traverser le détroit de Béring et de remonter le fleuve jaune pour retourner chez les siens. Enfin, comme la dent à nouveau, projetée en direction des fauteuils après avoir été suçotée telle un noyau de cerise.


«Le Dragon d’or»
Théâtre du Loup, jusqu’au 19 janvier,
Réservation au 022 301 31 00, ou sur theatreduloup.ch

Créé: 11.01.2020, 11h21

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