Une peau de ciment où s’énonce l’amour

DécryptageUne statue de Nikola Zaric est actuellement exposée sur la place de la Madeleine dans le cadre de Artgenève/sculptures.

Image: Lucien Fortunati

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Comme échappée d’un mythe, une créature dresse sa silhouette chimérique sur le pavé de la place de la Madeleine. Tenant à la fois de l’homme, dont il s’approprie le corps et l’attitude, et de l’âne, à qui il emprunte la tête et la queue, l’être de béton contemple la rue, ses deux longues oreilles à l’affût des rumeurs du monde. Née de l’imagination de Nikola Zaric en 2008, cette sculpture en ciment polychrome porte le titre de «Soulitude (Amor)». Elle est offerte à la vue des Genevois par la galerie Rosa Turetsky dans le cadre de Artgenève/sculptures, qui a essaimé quelques œuvres en Vieille-Ville.

Né à Martigny en 1961 et disparu il y a dix-huit mois, l’artiste a voué son talent à l’exploration intuitive de l’animalité. Diplômé des Beaux-Arts de Genève mais aussi ingénieur forestier, il accordait au thème de la nature une importance vitale. Il a peuplé parcs, montagnes et jardins d’un bestiaire merveilleux, où l’humain et la bête s’hybrident pour pactiser par la grâce d’une poésie chamanique. «Dans sa démarche de sculpteur, il donnait la vie à des êtres biologiquement impossibles, raconte l’essayiste et historien de l’art Michel Thévoz. Il y avait chez lui un côté apprenti sorcier.»

Dans des interviews, Nikola Zaric évoque son processus de création comme «une suite de rituels de transfiguration». D’abord modelée dans la glaise, la statue est ensuite moulée dans le plâtre. À l’intérieur de ce sarcophage se coule, enfin, le ciment, opérant sa métamorphose «comme une chrysalide» avant que la main de l’artiste ne libère l’œuvre de son cocon. Rien de brusque ni de furieux sur ce lent chemin qui mène de l’idée à sa pétrification, lequel a pourvu l’âne de la Madeleine d’une force sereine. Il sourd de sa peau de béton une certaine sensualité, aussi, que renforcent ses liens avec l’étrange. L’«Amor» tatoué au cœur, il attend, sans doute, d’être apprivoisé.

Artgenève/sculptures
Jusqu’au 3 mars dans divers lieux de la Vieille-Ville.

(TDG)

Créé: 08.02.2019, 11h37

Message

La sculpture porte deux grandes inscriptions gravées sur le corps. «AMOR» sur la poitrine et «MIR» sur la jambe droite, soit, respectivement l’«amour» latin et la «paix», en serbo-croate – Nikola Zaric était serbe par son père. L’artiste disait être persuadé du besoin universel «de se rattacher à des œuvres habitées, de celles qui offrent l’hospitalité et transmettent la paix».

Cicatrices

La statue est constituée de différents morceaux dont on voit les jointures: le sculpteur utilise jusqu’à trente moules pour fabriquer une seule pièce et conserve visibles les marques de coffrage, comme pour figurer les accidents et sutures dont toute existence est empreinte. Il griffe également la glaise avec des outils ainsi qu’on scarifierait une peau. Ces cicatrices appellent la main pour une caresse apaisante.

Interprétation

L’hybridation entre l’homme et la bête peut aussi bien signifier l’intégration par l’humain de son animalité que pointer la divergence irrémédiable entre les deux, problème majeur de notre temps. «Nikola Zaric ne livrait pas de clé interprétative, affirme Michel Thévoz. Il en appelait à notre participation.»

Divin

La position des mains comporte quelque chose de hiératique, qui évoque la statuaire égyptienne ou les dieux de l’Olympe. L’âne occupe une place de choix dans diverses théogonies et traverse aussi la Bible; il accompagne Jésus au moment de sa naissance et à son entrée dans Jérusalem.

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