Un patrimoine en danger

DécodageLe Musée d’ethnographie a organisé un colloque autour du trafic des biens culturels. Reflets.

Ces crânes sont tout ce qui reste d'un site funéraire péruvien, le reste a été volé.

Ces crânes sont tout ce qui reste d'un site funéraire péruvien, le reste a été volé. Image: DR

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On se croirait sur la lune, ou dans un pays dévasté par la guerre. Mais non, l’image projetée sur l’écran représente un site archéologique péruvien, où des fouilleurs sauvages ont creusé des cratères à coups de pelle mécanique ou de dynamite. «Au Pérou, on n’a pas besoin de bombardement, les pillages font le même effet!» plaisante Leonid Velarde. Collaborateur scientifique au Musée d’ethnographie (MEG), l’archéologue participait la semaine dernière à un colloque sur le trafic illicite des biens culturels organisé par son institution.

Devant une quarantaine de personnes, les plus grands spécialistes du sujet ont fait le point sur la situation. Et surtout proposé des solutions à ce problème auquel nul pays n’échappe. Au niveau mondial, le trafic des biens culturels se classe juste après celui des armes et de la drogue. S’inscrivant dans le cadre de l’exposition sur les rois mochica qui vient de s’achever, ce colloque se concentrait sur le cas du Pérou.

Tout au long des interventions, on découvre à quel point la tâche est rude pour les protecteurs du patrimoine. Les difficultés commencent alors que les objets ne sont pas même sortis de terre. Au Pérou, la fouille sauvage de sites archéologiques semble être devenue un sport national. «Le principe de «Nul n’est censé ignorer la loi» n’y a pas cours», soupire Leonid Velarde. Pour faire condamner des pilleurs, il faut prouver qu’ils ignoraient que le site était protégé…

100 000 sites à protéger

Le problème ne date pas d’hier. «Les Espagnols débarqués au XVIe siècle allaient jusqu’à détourner des rivières pour creuser à la recherche d’or, relève Boris Wastiau, directeur du MEG. Mais même après plusieurs siècles de pillage, il reste encore beaucoup à découvrir.» Actuellement, avec 100 000 sites pour 20 000 archéologues, impossible de tout surveiller. Il faudrait mettre des gardes et des panneaux d’interdiction partout. Et vu la taille des terrains, installer des barrières coûterait très cher.

Résultat? Les fouilles clandestines s’effectuent n’importe comment, sans souci de documentation. «Impossible de savoir précisément d’où viennent les vestiges et de reconstituer les sites saccagés», déplore Leonid Velarde. Les objets se retrouvent en vente sur Internet, au lieu d’aller dans des musées. Et si leur état de conservation laisse à désirer, ils peuvent être fondus pour récupérer les métaux précieux.

La recherche pâtit directement de cette situation. «Cela a une incidence sur nos connaissances des civilisations précolombiennes, en nous interdisant de reconstituer l’histoire des objets», souligne Boris Wastiau. D’où l’aspect exceptionnel de l’exposition du MEG, qui présentait le contenu d’une tombe excavée de manière scientifique. L’identité même des Péruviens se trouve également en danger, selon Leonid Velarde: «Ils ne peuvent pas se permettre de laisser détruire leur passé, leur culture, leur histoire.»

Impliquer la population

Il ne faut pas croire pour autant que le Pérou reste les bras ballants. Le pays compte plusieurs lois interdisant l’extraction et le commerce de ce type de biens. La première date même d’avant l’indépendance du pays, en 1821. Les Constitutions les plus récentes comportent un article à ce sujet. «Et depuis la création du Ministère de la culture, les vestiges archéologiques sont davantage défendus», note Denise Pozzi-Escot, responsable du sanctuaire de Pachacamac.

Des actions sont également menées sur place, auprès des populations avoisinantes. A Pachacamac par exemple, de nombreux migrants se sont installés juste à côté des vestiges. Il s’agit de leur montrer que ce patrimoine est aussi le leur, et d’expliquer pourquoi il est important de le préserver.

Visites, ateliers et animations sont organisés sur les lieux, mais aussi au sein du village. Des femmes confectionnent des objets artisanaux en lien avec les ruines, des enfants peignent les enceintes, des instituteurs sont formés à faire découvrir les lieux. «Peu à peu, le site fait partie de la vie quotidienne des gens, se réjouit Denise Pozzi-Escot. Maintenant, ils contribuent à la protection du site en nous signalant les occupations illégales.»

Artisanat ou bien culturel?

Mais tout cela n’empêche malheureusement pas le trafic des vestiges archéologiques. Bon nombre franchissent la frontière péruvienne pour être vendus à l’étranger. Des cas peu évidents à gérer pour les douaniers. «La formation est essentielle, car il est difficile de différencier artisanat et bien culturel», relève Fabrizio Panone, officier de police travaillant dans l’unité des œuvres d’art d’Interpol.

S’ils ont un doute, les douaniers peuvent se référer à la base de données créée en 1995 par Interpol, qui recense 45 000 objets volés. «Les échanges d’informations entre toutes les entités concernées sont essentiels pour que cette base soit efficace», relève Fabrizio Panone. Son unité publie des alertes sur le site d’Interpol et diffuse des posters comportant les six œuvres d’art les plus recherchées.

Mais tous les vols ne sont pas déclarés, et les propriétaires ne disposent pas toujours des informations nécessaires pour identifier leurs objets sans le moindre doute. En outre, la lutte contre le trafic des biens culturels ne constitue pas toujours une priorité pour les Etats. «Quand on fait partie d’un groupe qui traite de terrorisme ou de vol à main armée, il est difficile d’attirer l’attention sur des pièces de monnaie!» constate le policier.

Une fois arrivés à l’étranger, les objets en provenance du Pérou peuvent être saisis en vertu des accords bilatéraux. La Convention internationale de l’Unesco de 1970 permet notamment à un pays de demander la collaboration des autres. Celle d’Unidroit de 1995 va plus loin, puisqu’elle implique la restitution automatique d’un objet volé. «Seuls 37 Etats l’ont adoptée… C’est trop peu!» regrette Edouard Planche, spécialiste du programme de protection du patrimoine culturel à l’Unesco.

Christie’s montre l’exemple

Situées au bout de la chaîne, les maisons de vente aux enchères sont aussi concernées. «Nous sommes souvent perçus comme une partie du problème, alors que nous pouvons jouer un rôle actif en mettant à profit notre influence», souligne Martin Wilson, président du comité pour les biens culturels chez Christie’s. Il insiste: son employeur condamne fermement le trafic des biens culturels. La légalité de son activité, sa réputation, la confiance de ses clients sont en jeu.

«Nous mettons tout en œuvre pour vérifier l’origine d’un bien, en réclamant un historique de propriété. S’il s’avère que l’objet est mal acquis, nous n’acceptons pas de le mettre en vente, et nous faisons tout pour assurer son retour aux propriétaires légitimes.» Mais de toute façon, à cause de la large publicité qui leur est donnée, les ventes aux enchères ne sont pas le meilleur endroit pour écouler de tels biens…

Quant aux musées, il leur incombe également de s’assurer de la provenance des objets en leur possession. Du moins les institutions qui adhèrent aux normes déontologiques de l’ICOM, le Conseil international des musées. «Si les musées ne peuvent pas intervenir sur le terrain, ils doivent être rigoureux dans leurs choix, respecter les demandes des pays d’origine et informer le public, estime Boris Wastiau. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait avec ce colloque.»

Créé: 06.05.2015, 18h08

L'Université de Genève cherche des solutions

Grâce à sa chaire Unesco en droit international des biens culturels, l’Université de Genève participe directement à la lutte contre le trafic illégal. Marc-André Renold, son titulaire, a pris la parole au colloque organisé par le Musée d’ethnographie. En présentant tout d’abord les possibilités offertes par le droit pour limiter ce commerce. Déclarer une vente illicite, car le vendeur n’était pas le propriétaire légitime. Attaquer l’acheteur sur sa bonne foi, s’il avait des doutes sur l’origine de l’objet. Mais aussi appliquer les lois sur l’exportation.

Le directeur du Centre universitaire du droit de l’art a en outre proposé des pistes à développer. «Il faut faire savoir que les coupables sont punis, estime-t-il. Sans aller jusqu’à condamner à mort les trafiquants, comme ça a longtemps été le cas en Chine…» Uniformiser les règles des différents Etats permettrait également de faciliter les choses, comme s’applique à le faire l’Unesco en mettant des modèles à disposition. Une entraide pénale internationale toujours plus étroite serait la bienvenue. De même que la réduction des frais de procédure: «Pourquoi ne pas rendre les demandes de restitution gratuites, comme c’est le cas chez nous pour ce qui concerne l’employeur ou le bailleur?» questionne le professeur.

Avant d’ajouter, dans un état d’esprit plus pessimiste: «On peut faire beaucoup de choses. Quant à savoir si on le veut vraiment, c’est une autre question…»

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