De passage à Genava, Astérix joue avec les clichés

Genève dans la littérature (1/6) Envoyé chez les Helvètes en 1970 par Goscinny et Uderzo pour y quérir un edelweiss, le petit Gaulois côtoie des orgies à la fondue, visite une banque et s’initie au tir à l’arc, à la luge et à l’alpinisme.

Albert Uderzo (à gauche) et René Goscinny avec leurs héros en 1967, trois ans avant la parution d’«Astérix chez les Helvètes».

Albert Uderzo (à gauche) et René Goscinny avec leurs héros en 1967, trois ans avant la parution d’«Astérix chez les Helvètes». Image: Getty Images

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Par Toutatis! En 1970, René Goscinny et Albert Uderzo publient le seizième album d’Astérix, envoyant bourlinguer leur héros à Genava et alentours. Accompagné d’Obélix, le petit Gaulois débarque Chez les Helvètes. Sa mission? Cueillir «l’étoile d’argent», autrement dit un edelweiss, qui permettra au druide Panoramix de confectionner une potion susceptible de guérir le malheureux questeur Claudius Malosinus. Un Romain, oui, contrôleur d’impôts de son état de surcroît, mais qui ne tient pas le mauvais rôle dans cette histoire menée de main de maîtres. Le vrai méchant, hypocrite et rusé, c’est le gouverneur corrompu Gracchus Garovirus. Ce dernier détourne les fonds publics pour mieux organiser des orgies dans son palais de Condate (le nom romain de Rennes). Pourchassés par les soldats du ventripotent Caius Diplodocus, le gouverneur romain de Genava, ami de Garovirus, Astérix et Obélix vont entamer en Helvétie une véritable course… contre la montre.

Douaniers méfiants

Sur place, les Gaulois découvrent l’existence du «pont de Genava» traversant le lac Léman. César l’a fait détruire, avant de le reconstruire. A défaut, curieusement, de bâfrer du chocolat, Astérix et Obélix s’initient au tir obligatoire, à l’alpinisme et à la luge. Ils découvrent aussi la légendaire propreté helvétique. Sans oublier de visiter les coulisses d’un établissement moins hermétique qu’il n’y paraît, la banque Zurix. Des détails qui ancrent cet épisode dans une réalité empreinte de stéréotypes. Exactement ce que souhaitaient Goscinny et Uderzo.

Pour la première fois, les deux auteurs se sont fendus d’un repérage en bonne et due forme avant d’envoyer leurs héros en Helvétie. «Quand nous avons traversé la frontière suisse avec Goscinny, on a compris dans le regard des douaniers qu’ils imaginaient qu’on était venus ouvrir des comptes pour échapper au fisc», se souvient Albert Uderzo en 2015 dans un numéro hors-série du magazine Kaboom. La réalité est plus prosaïque. «Je voulais vraiment dessiner le lac de Genève où se déroulait l’action et où avait existé une ville romaine. J’ai pris de nombreuses photos pour ne pas me tromper, une précaution qui peut sembler inutile dans la mesure où la plupart des lecteurs ne prêtent pas attention à ce genre de détails. Mais c’était une volonté de ma part, peut-être pour croire davantage en cette histoire.»

Quarante-cinq ans plus tôt, lors d’un Temps présent diffusé par la Télévision suisse romande, Uderzo se prêtait en souriant à l’exercice de l’interview, sur le même sujet. «De quels documents vous êtes-vous servi?» l’interrogeait la journaliste Valérie Bierens de Haan. Réponse: «Aucun! Il n’existe pas de gravures pour savoir comment était faite la ville de Genava. Rien non plus sur le fameux pont romain que César a construit.»

Pompidou dans le coup

Au cours de cet épisode ponctué d’orgies à la fondue et de sabliers qui donnent l’heure exacte, Uderzo dessine le Palais des Nations. Ses Gaulois y font un bref passage, le temps d’assister à la «Conférence internationale des chefs de tribus», clin d’œil au siège européen des Nations Unies. Dans le genre grande meringue surmontée d’une coupole, le bâtiment ressemble… au Palais fédéral, à Berne. La journaliste de Temps présent ne manque pas de le relever. «C’est purement fortuit», assure le dessinateur.

Tiré à un million deux cent mille exemplaires à sa parution, Astérix chez les Helvètes fait un tabac. A l’origine, c’est Georges Pompidou, premier ministre français et futur président de la république, qui a incité Uderzo et Goscinny à expédier leurs personnages en Suisse. «Nous lui avions envoyé un de nos albums, et il nous avait adressé un petit mot de félicitations sur lequel il avait ajouté: pourquoi ne feriez-vous pas Astérix en Helvétie?» raconte Uderzo dans un hors-série du magazine Lire, en 2005. «Nous n’avons pas voulu le faire tout de suite, pour bien montrer que nous n’étions pas aux ordres. Pompidou avait une formation de haute finance, sortait de la Banque de France, et savait donc ce que les Suisses représentaient.»

Surfant sur l’actualité – des scènes inspirées du film de Federico Fellini, Satyricon, sorti en 1969 –, l’album constitue surtout un catalogue de poncifs joyeusement mis en scène par un duo au meilleur de son inspiration. «Tout ce qu’on fait avec Astérix dans les pays hors de Gaule, ce sont des clichés», confirme Uderzo dans le Temps présent réalisé à la sortie de l’album, en 1970. «Nous montrons les Suisses tels que les voient les Français. C’est une manière de pouvoir être compris par tout le monde.» Fumant cigarette sur cigarette, René Goscinny dresse la liste des clichés qu’il a pris un malin plaisir à établir, afin de les distiller dans son histoire: «La propreté en premier lieu, les banques bien sûr, l’horlogerie, la fondue, les amicales où l’on chante et l’on boit, le service militaire très étrange que vous avez en Suisse. Le fait aussi que vous gardiez vos armes chez vous, un fait qui nous stupéfie; si tous les Français avaient le droit de garder une arme de guerre chez eux, on aboutirait à un massacre général ou à un trafic d’armes insensé!»

(TDG)

Créé: 11.08.2017, 17h08

Verbatim

«Alors, c’est entendu? Celui qui perd son petit bout de pain dans le fromage fondu a un gage. La première fois, cinq coups de bâton; la deuxième fois, vingt coups de fouet; la troisième fois, il est jeté dans le lac avec un poids attaché aux pieds.» (Caïus Diplodocus, gouverneur romain de Genava)

«C’est quoi une fondue, Astérix? «C’est probablement une sorte d’orgie locale.» (dialogue entre Astérix et Obélix)

«Ils m’ont déshonoré! Ils m’ont obligé à mentir au sujet de l’inviolabilité de mon établissement! J’en ai ras la marmite à fondue des Gaulois!» «Du calme Zurix. Moi, ils m’ont obligé à salir mon auberge.» «Ce sont des choses comme ça qui vous poussent à la neutralité.» (discussion entre le banquier Zurix et l’aubergiste Petisuix)

«Vous me tapez dessus et vous me soignez ensuite? «C’est une vocation: nous secourons les belligérants» (échange entre un Romain rossé et un Helvète, précuseur de la Croix-Rouge) «Astérix chez les Helvètes», Ed. Hachette

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