L’odyssée genevoise du sarcophage romain

Archéologie Saisie aux Ports Francs, cette pièce rarissime datant du IIe siècle ap. J.-C. est exposée à Uni Bastions avant d’être restituée en septembre à la Turquie.

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Aux grilles des Bastions, un dispositif policier impressionnant. Cinq hommes et une femme du groupe d’intervention – lunettes, gilets pare-balles et mitraillettes – gardent les issues du parking jouxtant l’aile Jura du vieux bâtiment de l’Université. Il est 8 h 45 jeudi matin. Les badauds ralentissent, jettent un coup d’œil. Peu osent s’arrêter, encore moins demander qui l’on protège ainsi. La réponse les étonnerait: un sarcophage romain datant du IIe siècle ap. J.-C., exposé dans la salle des moulages du 22 juin au 2 septembre.

Il est là. Sur le pont arrière d’un imposant camion-grue, emballé dans un solide film plastique noir et brillant. Ses 3 tonnes de marbre blanc sculpté reposent sur une palette en fer renforcée de bakélite. Une couche de bois tendre est là pour amortir les chocs à la base de l’objet archéologique. «C’est une pièce à la fois extrêmement lourde et très fragile», commente Julia Passera, chargée de projet chez Harsch.

C’est l’entreprise spécialisée dans le transport et l’entreposage d’objets d’art qui a géré, mercredi, le déménagement du sarcophage des Ports Francs de Genève jusque dans ses entrepôts sécurisés de la rue Baylon pour y passer la nuit. Elle l’a convoyé jusqu’à la rue De-Candolle et doit à présent le descendre au sous-sol d’Uni Bastions, où se situe la salle des moulages. «Ce que nous devons éviter à tout prix, ce sont les torsions, dont les effets seraient dramatiques. Vu la valeur historique et artistique de cette pièce, c’est un projet techniquement complexe et délicat pour nous», ajoute la jeune femme. L’opération promet d’être longue, comme l’indique le panneau sur le parking: «Interdiction de stationner de 07 h 00 à 17 h 00».

Pièce sous contrôle judiciaire

Les hommes s’activent. La grue orange commence par soulever les panneaux de fer qui couvrent la trappe dans laquelle on va devoir descendre le sarcophage. D’un deuxième camion, on délivre l’autre partie de la précieuse cargaison: une longue caisse de bois clair contenant le couvercle du cercueil antique. Une alarme stridente retentit dans le véhicule, déclenchée par erreur. Les policiers ne relâchent pas une seconde leur vigilance. Non qu’ils craignent un vol… Un acte de vandalisme? «La surveillance policière a été mise en place à la demande des douanes, car il s’agit d’une pièce archéologique sous contrôle judiciaire», explique Gérard Koller, de l’entreprise Harsch, qui confesse «ne plus dormir depuis quelques jours» et précise: «Nous n’avons pas l’habitude dans notre travail de tous les jours d’une telle pression médiatique et judiciaire.»

L’histoire de cette pièce antique d’une valeur inestimable – il n’en existe que trois autres comparables au monde – tient du polar. On en connaît aujourd’hui assez précisément l’épisode genevois. «Tout a commencé en 2010 par un contrôle dans un local des Ports Francs. Sous des couvertures, les douaniers découvrent… un sarcophage. Il n’est pas répertorié. L’Office fédéral de la culture est alerté: la pièce archéologique pourrait provenir de Turquie, elle serait issue de fouilles clandestines et d’un trafic illicite», raconte Marc-André Renold, professeur de droit de l’art et des biens culturels à l’Université de Genève, détenteur de la chaire Unesco. «Le Ministère public genevois saisit l’œuvre d’art. Fedpol, la police fédérale, avertit la Turquie, qui dépose une demande de restitution.» L’avocat genevois a officié dans cette affaire délicate comme conseiller de la Turquie, qui, au terme de six ans d’enquête et de procédure, a obtenu qu’on lui rende l’objet d’art.

Pour corser la saga avec un nom connu, faisons intervenir ici Jean Claude Gandur. Le collectionneur, approché pour acheter le sarcophage et judicieusement conseillé, avait refusé l’offre. Stoïquement, la beauté et la rareté de la pièce représentant, pour un connaisseur, une puissante tentation. Et rappelons avec Marc-André Renold que «depuis 2005, tout objet d’art antique pénétrant aux Ports Francs doit être muni de son pedigree. Or, le sarcophage a quitté Genève de

2003 à 2008 pour être restauré à Londres, puis il est revenu aux Ports Francs, dans le local loué par son propriétaire, une société liée à un marchand d’antiquités de renom, le Genevois Ali Aboutaam.» Le père de celui-ci, décédé en 1998 dans le crash du vol SR111, aurait acheté la pièce antique à un commerçant suisse.

A l’issue de la procédure judiciaire, le principal protagoniste étant décédé, le volet pénal a été classé. Personne n’a donc été condamné. Le sarcophage rentrera dans son pays d’origine, par avion spécial, après l’exposition L’affaire du sarcophage romain à Uni Bastions et la tenue d’un colloque de spécialistes, le 4 septembre, sur le thème «Hercule contre les pilleurs: la restitution du sarcophage romain à la Turquie».

Provenance de Turquie avérée

«Il ne fait aucun doute que le marbre dans lequel il est taillé provient bien du Dokimeion, une petite chaîne de montagnes dans ce que l’on appelait la Phrygie dans l’Antiquité, qui se trouve aujour d’hui en Turquie», explique Marc-André Haldimann, archéologue spécialiste de la civilisation romaine et chercheur associé à l’Université de Berne. «De plus, l’analyse stylistique des sculptures représentant les douze travaux d’Hercule le confirme de manière éclatante (lire ci-contre à gauche et à droite)

L’émotion des deux Marc-André – Renold et Haldimann – était palpable jeudi. Visseuse en main, l’avocat sollicite le droit d’ouvrir la caisse contenant le couvercle du cercueil antique. «C’est sans conteste un des plus beaux cas que j’ai eu à traiter dans ma carrière», s’exclame-t-il. L’archéologue, lui, une fois le fameux sarcophage déballé et installé dans la salle des moulages, tourne autour de la pièce comme un lion repu, nourri par la puissance des scènes sculptées et la finesse du travail de la pierre.

«L’affaire du sarcophage romain. Présentation d’un trésor archéologique redécouvert à Genève» Du 22 juin au 2 septembre, salle des moulages d’Uni Bastions, aile Jura, 2e sous-sol. Jeudi-samedi, de 15 h à 18 h. www.unige.ch/-/sarcophage

(TDG)

Créé: 16.06.2017, 20h07

«Hercule, pour les Romains, est le symbole d’une vie accomplie»

Le sarcophage exposé à Uni Bastions présente un intérêt archéologique majeur. En quoi? La réponse de
Marc-André Haldimann, archéologue spécialiste de la civilisation romaine.

De quand date ce cercueil antique?

Il a été taillé très précisément entre 150 et 170 de notre ère. Avant le IIe s., les Romains se faisaient incinérer et non inhumer (et cela depuis le VIIIe s. av. J.-C.) L’Empire romain est à son apogée, Trajan a pillé l’or et l’argent des Daces en 106, la société est riche. Le droit de la personne se développe, on commence à tenir compte des femmes et à protéger les esclaves. L’homme romain de l’élite s’interroge sur sa vie, sur sa finalité et donc sur sa mort,
peut-être sous l’influence, encore discrète, du christianisme. Le sarcophage est réinventé comme demeure d’éternité. On ne l’enterre pas, on l’expose le long des voies romaines, comme en atteste la formidable nécropole de Pamukkale, en Turquie.

Existe-t-il de nombreuses pièces archéologiques de ce genre?

Nous connaissons 37 sarcophages du
IIe s. ornés de scènes figurant les douze travaux d’Hercule, y compris les fragments. Il n’y en a que quatre au monde qui sont entiers, et celui-ci est peut-être le plus beau. Il est parfaitement réalisé selon l’art canonique de son temps. Les pilastres des extrémités, les architraves et le cordon à la base de la pièce sont la signature des ateliers du Dokimeion. Une merveille. Les volutes, les feuilles d’acanthe et le filet de perles sont d’une finesse hallucinante, que rend possible l’usage du trépan, qui se généralise au cours du premier quart du IIe siècle.

Pourquoi les douze travaux d’Hercule?

Hercule est le symbole d’une vie accomplie. Après avoir tué femme et enfants, il doit expier ses fautes sur ordre de son père, Zeus. Le roi de Thèbes, Eurysthée, lui impose les douze travaux. Il s’en acquitte et accède à l’apothéose, devient un dieu et gagne de vivre éternellement. Le message est clair: il faut affronter avec courage les difficultés de l’existence, après quoi on touche à la vie éternelle. Le cycle de narration est représenté ici en entier. L’histoire est parfaitement lisible.

Au début du cycle narratif, Hercule est imberbe. A la fin, il semble avoir vieilli et porte une barbe bouclée…

C’est exact, il vieillit. Il n’est imberbe que sur les trois premières scènes. Nous ne voyons pas comment il était sur les 4e et 5e, car un panneau a été découpé, dans l’Antiquité déjà. On a réutilisé le sarcophage pour un nouvel occupant. Cela signale probablement un appauvrissement de la société romaine.

Et que figure le couvercle?

Une toiture classique à la romaine. Chaque file de tuiles se termine par une antéfixe à tête de lion. Il est l’animal royal par excellence dans tout le monde méditerranéen – Egypte, Mésopotamie, Grèce – durant l’Antiquité et le gardien du tombeau. Sous Antonin le Pieux, qui régna de 138 à 161, la mode pour les sarcophages est aux toits figurant des tuiles. Mais dès 170, on revient à la tradition étrusque, bien plus ancienne, de représentation du couple sur les couvercles. C’est comme ça que l’on parvient à dater si précisément cette pièce archéologique.
P.Z.

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