Nouvelles fringues, même chapeau

Rencontre«Capo» de la soul made in Italia, Zucchero fait «pop!» sur un disque offert aux joies électroïdes de la jeune génération.

Zucchero rayonne en empereur bien chapeauté qui n’a plus grand-chose à prouver.

Zucchero rayonne en empereur bien chapeauté qui n’a plus grand-chose à prouver. Image: UNIVERSAL

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Si doux que son institutrice le surnomma «sucre» quand il était tout môme, Zucchero ne tourne pas vinaigre avec les années. Au contraire. Le roi de la soul napée de pop, comptable de 60 millions de disques vendus dans le monde (un record absolu de la part d’un rockeur italien chantant dans la langue de Fellini), demeure d’une gentillesse imparable, s’enquérant de la qualité de la pasta gobée à midi. «Le vin et les spaghettis, ce sont les deux seuls exercices pour ma voix», ment-il en riant franchement.

Rencontré en son pays, Zucchero rayonne en empereur bien chapeauté qui n’a plus grand-chose à prouver. Mais à perdre? La jeune génération des vocalistes néosoul rue au portillon. Alors le renard de 64 ans a préféré s’en entourer sur son nouveau disque, «D.O.C.», qui invite notamment Rag’n’Bone Man à la production. Après le charme brut des virées latino et bluesy («La sesion Cubana» puis «Black Cat»), il renoue avec la grosse artillerie pop et synthétique qui, dans les charts, fit de lui l’égal de Sting et de Phil Collins. «Mon ami Pavarotti m’a dit un jour: il est incroyablement dur d’arriver au succès mais il est plus difficile encore de le justifier dans la durée.» Je pense à ça à chaque fois que je démarre un nouveau disque. Tenir son rang.»

C’est la raison pour laquelle vous avez fait appel à du sang neuf?
J’aime le son de la pop actuel, tous ces croisements, notamment entre l’electro et le rhythm & blues. Tant que l’electro reste chaude, organique, ça me va. Avec mon producteur Don Was, nous avons eu l’idée de confier certains morceaux à de jeunes artistes. C’était le challenge: que je reste moi-même dans de nouveaux habits. Mais nous avons enregistré en live avec des vraies guitares, des vrais chœurs gospel. J’ai tout de suite accroché sur la musique de Rag’n’Bone Man. La première fois que j’ai entendu «Human», je me suis dit que j’aurais dû la composer! J’ai aussi aimé chanter avec Frida Sundemo, qui a travaillé avec feu Avicii.

Vous avez toujours aimé jouer avec les autres, et vice versa. Votre page Wikipédia recense très exactement 69 collaborations avec des musiciens italiens, et 114 avec des artistes internationaux! Vous êtes si gentil que ça?
Franchement, on est d’abord venu à moi pour ma musique. Quand Miles Davis m’a demandé de jouer avec lui sur «Dune Mosse», en 1987, il ne savait même pas qui j’étais. Il avait entendu une chanson de moi à la radio, dans un restaurant italien! Mes disques n’étaient même pas disponibles aux États-Unis. Pareil pour Eric Clapton, qui m’avait vu en concert alors qu’il était en vacances en Sicile avec son amie. À la fin, il est venu en coulisses et m’a demandé d’ouvrir pour lui au Royal Albert Hall! Idem pour Brian May, de Queen, ou Sting. Il n’y a jamais eu d’avocats, ni de labels, juste une poignée de main. Les amitiés sont restées solides.

Votre nationalité italienne vous rend peut-être singulier dans une pop très anglo-saxonne?
Peut-être. Ils savent que je ne suis pas en compétition avec eux, en quelque sorte. Je suis aussi très direct, sans chichi, juste un fan de musique. Si je suis gentil? En studio, je peux devenir… sanguin. Attaché plus que de raison à mes chansons. Alors si quelqu’un les joue mal, ça peut me rendre nerveux. Le producteur est important pour savoir aller entre les musiciens pour éviter les explosions. Car les grands musiciens sont sensibles.

L’êtes-vous?
Quoi? Sensible? Je crois.

Donc vous êtes un grand musicien?
Je ne vous le fais pas dire! (Rire)

Étant une figure si consensuelle en Italie, vous retenez-vous parfois de prendre des positions politiques trop tranchées, par peur de casser en deux votre public?
Non. Mon public, surtout en Italie, sait que je ne suis définitivement pas à droite! Mais on ne peut plus discuter selon ces concepts, c’est une vieille définition. Les manifestations dans les rues, un peu partout dans le monde, illustrent le rejet de la politique en même temps que de cette vision en deux camps. Tout est plus compliqué. Les migrants, par exemple: il est dur de prendre position dans le débat national car, avant toute chose, l’Europe n’a pas joué franc jeu. Elle a louvoyé, promis de se répartir les réfugiés — j’en prends 10, tu en prends 15! — sans réellement agir. Au final, cela donnait des drames humains comme à Lampedusa. Pas étonnant, après coup, que la population se détourne de ses dirigeants. J’aime mon pays, pas ce qu’il est devenu sur le plan politique.

L’album va donner lieu à une nouvelle tournée mondiale. Vous ne vous lassez pas?
Ça fait partie du jeu. Quand tu as un grand groupe comme moi — 13 musiciens sur scène, 90 personnes sur la route — il faut payer le transport, l’hôtel, la nourriture, les salaires… Tu ne peux pas dire: «Je jouerai trois shows par mois, les samedis soir, et le reste du temps j’irai à la pêche». Les gens comprennent mal combien le système est incroyablement compliqué pour assurer un concert chaque jour, avec un test son à 18h précises, puis le concert à 21h, puis le démontage et l’installation dans un autre pays, le lendemain. Cela implique des coûts gigantesques qui réduisent les choix de l’artiste.

Le dernier round de votre tournée se tiendra au Hallenstadion de Zurich, le 5 décembre 2020.
C’est étonnant, parce que j’ai toujours demandé à commencer mes tournées au Hallenstadion! J’y ai de magnifiques souvenirs. Il y a une écoute plus critique qu’en Italie mais quand ça prend, ça prend vraiment.

Quel est le pire pays pour jouer votre musique?
Houla! (Il réfléchit) J’essaye de chercher, sincèrement.

Le Japon?
Ah non, ça fonctionne bien. J’y ai même rencontré un incroyable bluesman, Hotei Tomoyasu. Il a joué avec Bowie et les Stones, c’est une grosse star là-bas. Quand on m’a annoncé un bluesman japonais, j’ai eu des doutes, mais il m’a bluffé. Allez, on pourrait faire mieux en Hongrie! C’est pas mal mais on y fait moins de monde qu’ailleurs en Europe, je ne sais pas pourquoi.

Créé: 09.11.2019, 13h02

Son juke-box

Si vous deviez ne garder qu’un seul disque?
Impossible, j’en veux trois. Le premier: «Mad Dogs & Englishmen». Joe Cocker, le son, sa voix, un immense impact. Ensuite, «Dark Side of the Moon», de Pink Floyd, pour sa perfection. Plus récemment, Johnny Cash produit par Rick Rubin, par exemple sa reprise de «Personal Jesus».

Selon Roger Waters, «Dark Side of the Moon» ne pourrait plus devenir un chef-d’œuvre, car les gens n’écoutent plus un disque en entier.
Il a raison. Bien entendu, j’ai accordé une attention égale à chaque chanson de «D.O.C.», mais c’est décourageant. Quand «Oro Incenso & Birra» est sorti, le public connaissait chaque chanson. Il avait eu le temps de se plonger dans le disque et de savourer l’objet, les photos, les paroles. Aujourd’hui, si tout va bien, les gens ont entendu deux chansons passées à la radio ou croisées sur le web. Ça va trop vite, on consomme la musique comme les pasta!

Votre chanson pour bien démarrer une journée?
«A Whiter Shade of Pale», de Procol Arum. Mais seulement la version originale! J’ai appris après coup que c’était aussi la chanson favorite de John Lennon.

Vous en faites la reprise?
En concert oui, pas en studio. Une reprise doit donner un résultat différent mais tout aussi bon, sinon meilleur, que l’original. Sinon, quelle utilité? J’ai repris The Korgis, «Everybody’s Got to Learn Sometime», plus récemment «Wake Me up», d’Avicii. Mais «Whiter Shade of Pale» est trop parfaite. C’est comme les Beatles, on n’y touche pas impunément.

Votre chanson préférée sur «D.O.C.»?
J’aime beaucoup «Freedom», avec Rag’N’Bones Man. La liberté mérite plus que jamais d’être défendue, on l’entend dans la rue. Avec ma musique, je me suis toujours senti libre. Sauf quand je devais négocier avec mon label ou mes ex-épouses.

«D.O.C.»
Zucchero
Universal Music

En dates

1955 Naissance d’Adelmo Fornaciari en Italie, à Roncocesi (région d’Émilie), le 25 septembre.

1973 Premiers groupes branchés R’n’B, en marge de ses études de vétérinaire.

1983 Premier album, «Un po’di Zucchero».

1987 «Blues» franchit le million de ventes (propulsé par le duo collé serré avec Paul Young: «Senza una donna»).

1989 Succès monstre de l’album «Oro, incenso & birra».

1992 Premiers concerts humanitaires de Pavarotti & Friends. Se remarie (il a trois enfants de deux mariages, le dernier-né, Adelmo Blue, verra le jour en 1998).

1995 «Spirito di Vino», avec le hit «Il volo»

2001 Gros tube avec «Baíla (Sexy Thing)».

2004 Le roi des duos en fait un disque, «Zu & Co»

2013 Tournée «cubaine» dans le monde entier, dans la foulée de son disque d’inspiration latino.

2018 Joue pour la troisième fois au Montreux Jazz

2019 Sort son 14e disque, «D.O.C.»

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