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On ne naît pas Scrooge, on le devient!

En adaptant «Un Conte de Noël» en comédie musicale, Claude-Inga Barbey remonte aux racines du mal: Arabella.

Méconnaissables sous leurs coiffes victoriennes, Claude-Inga Barbey et sa complice Doris Ittig campent l’impayable binôme d’une maîtresse et de sa servante, qui ajoute une dimension morale au conte originel.
Méconnaissables sous leurs coiffes victoriennes, Claude-Inga Barbey et sa complice Doris Ittig campent l’impayable binôme d’une maîtresse et de sa servante, qui ajoute une dimension morale au conte originel.
CAROLE PARODI

On la quitte aux saluts sur le plateau de La Cuisine, grisonnante et paraplégique, pour la retrouver le lendemain matin telle qu’en elle-même, dispose et vaillante, affairée aux fourneaux de sa chaumière meyrinoise. Une vraie transformiste, Claude-Inga Barbey. Capable, telle le caméléon, de glisser du camouflage de Manuela, sur internet, à celui d’une vieille grippe-sou de l’ère victorienne, sur les planches. Entichée de Dickens depuis son plus jeune âge, l’illusionniste sort actuellement «Un Conte de Noël» de son chapeau, sous des airs de «musical» cueilli au cœur du West End londonien...

Sous quels auspices avez-vous fait la connaissance de Charles Dickens?

Je l’ai rencontré enfant, en version originale, puisqu’on me lisait ses pages en anglais. Ensuite, si j’avais bien écouté, j’avais droit à la traduction française. J’ai ainsi frayé avec la petite Dorrit, Oliver Twist et les autres.

Que représente-t-il pour vous?

Il est l’écrivain du peuple. Un type qui ressentait trop d’empathie, qui était trop sentimental, au point que cela le détruise. J’y vois une certaine ressemblance avec moi! Et puis, nous avons en commun d’être des chroniqueurs de presse tous les deux.

Qu’avons-nous, francophones, à envier à la littérature victorienne?

«Downton Abbey»! Ce côté sentimental mais réservé, passionné mais sous un carcan… Il n’y a jamais d’étalage dans la littérature victorienne, les mots sont choisis, mesurés. Je suis née dans la littérature anglaise, et, pour moi, il n’y a pas photo! Je n’ai jamais décelé chez un écrivain français les qualités que je trouve chez un Anglais. La conscience sociale qu’on associe à Dickens, elle, existe aussi chez des romanciers français, tels qu’Hugo ou Zola. C’est vraiment dans l’analyse des sentiments humains qu’excellent les Britanniques. Et puis, je partage leur amour des jardins!

Qu’est-ce qui vous a motivée à monter le «Conte de Noël» aujourd’hui – le simple contexte des fêtes, la nécessité de moraliser notre rapport à l’argent, une réalité sociale qui rappellerait celle de 1843?

Ça fait très longtemps que j’en ai l’envie, et Jean Liermier m’a permis de le faire. Je veux y défendre une idée que je n’ai pas réussi à faire passer dans «Faustino»: que le mal commis vient du mal subi. Les personnes qui se comportent avec méchanceté sont en général coincées dans une gaine de protection. Combien on en voit, de ces gens bourrés de principes, rigoureux, prompts à se réjouir du malheur d’autrui, par simple réflexe de défense. Ils se sont fabriqué une armure. Or la seule issue, dans cette vie, c’est que l’armure tombe, et qu’on arrive tout nu à la fin. Avec des doutes, mais surtout avec le don de soi et l’espérance. Ces dimensions ne sont pas particulièrement présentes dans le conte de Dickens, qui se concentre sur le rapport à l’argent. Mais je suis allée piocher ailleurs dans son œuvre pour réaliser un montage. J’ai ainsi pu créer le personnage d’Arabella, la tante, qui a fait souffrir Scrooge et l’a rendu méchant.

Vous pratiquez la charité envers les méchants?

Oui, je fais du Alexandre Jollien! Je dis que tout le monde peut s’en sortir en s’ouvrant. Que la rédemption existe. Quand on a affaire à des gens acariâtres, il faut chercher ce qui se cache derrière. C’est très simple, sans aucune prétention intellectuelle, et ça me permet de remplir mon mandat de créer un spectacle de famille et de fête.

D’où exactement sortent les personnages d’Arabella et Marguerite, que vous interprétez respectivement avec Doris Ittig?

Je les ai inventés, mais j’ai emprunté leurs répliques aux «Carillons» et au «Grillon du foyer». Le monologue de Marguerite sur sa maudite bouilloire provient du second, où l’on assiste à une lutte entre le chant du grillon et le sifflement de la «kettle». Au premier, j’ai piqué les passages sur les cloches, des objets qui m’émeuvent beaucoup. Le montage est inventé, mais les dialogues sont repris de la plume de Dickens.

Votre création se tourne vers le passé – costumes d’époque, allusions aux comédies musicales du XXe. Pourquoi ce choix?

Noël est synonyme de nostalgie, non? Et la moyenne d’âge du public oblige à remonter aux enfances des années 50 et 60! Je me suis ainsi entourée de gens capables d’évoquer ces temps révolus, Graham Broomfield au son, Rinaldo Del Boca à la lumière… Dans le décor, dû à Matthias Brügger, je tenais à placer un grand lit, le lieu du rêve. Quant à Claude Vuillemin, qui joue Scrooge, sa silhouette rappelle les dessins de Rodolphe Töpffer. Entre la comédie musicale, les costumes victoriens, la BD, on obtient un univers poétique. On est hors du temps plutôt que dans la reproduction d’une époque.

La distribution allait de soi?

Elle est intrinsèque au projet pour chacun des comédiens, y compris le magicien Pierric Tenthorey.

Pourquoi soutenir le chœur à l’aide d’une bande-son préenregistrée?

Ses membres ne sont pas des chanteurs, et les arrangements de notre compositeur Lucien Rouiller étaient extrêmement chiadés. J’ai donc dû doubler le chœur, mais avec ses propres voix, travaillées sans fin. Le projet était initialement conçu pour la petite salle du Carouge, pas la grande. Afin qu’on nous entende, j’ai également dû installer de nombreux micros.

Pourquoi avoir donné aux personnages de pauvres un défaut de prononciation?

À cause de Mickey et de «Roger Rabbit», l’un de mes films cultes! On a là une puissance comique formidable. Prévu au départ pour le seul personnage de Bob Cratchit, j’ai étendu le zézaiement à toute sa famille.

Pensez-vous que Noël célèbre encore les vertus chrétiennes de la charité, de la bienveillance et du partage?

Ça fait longtemps que Noël ne célèbre rien de tel! Par contre, à Noël, comme quand il neige ou qu’il vente, les gens se mettent tout à coup à se dire bonjour. Quelque chose ne se passe pas tout à fait comme d’habitude. Dès le lendemain, c’est oublié, bien sûr. J’ai envie, au théâtre, de retrouver une atmosphère de cocooning sous les flocons.

Cette ambitieuse production marquera-t-elle un tournant dans votre parcours?

Ça dépendra du public! Après cinq semaines de répétitions avec treize personnes à diriger, je ne vois plus que les défauts. Mais au lendemain de la première, j’ai l’impression que ça a pris, les gens semblent enchantés. Si le succès dure, avec un peu de chance, qui sait, on me permettra peut-être d’adapter «L’Histoire du prince Pipo», de Pierre Gripari, en comédie musicale avec orchestre sur scène! Entre-temps, j’ai au moins découvert que je peux emmener une grande équipe avec bienveillance. Sans psychodrame, en travaillant dans la bonté et le respect. On entend par moments chanter une voix enfantine en off. S’agit-il de votre petite-fille commune avec Doris Ittig?

Oui, Charlotte. Elle m’a dit la plus belle chose qu’on m’ait jamais dite, hier soir en quittant le théâtre. Tandis qu’elle partait avec ses parents, elle est revenue vers moi en courant pour me sauter dans les bras et me glisser: «Tu sais, Mamima, je ne t’oublierai jamais!» Vous vous rendez compte de ce que ça veut dire? Une toute petite fille de moins de 7 ans! C’était le plus beau des compliments.

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«Un Conte de Noël» La Cuisine, jusqu’au 22 déc., 022 343 43 43, www.theatredecarouge.ch

Un précédent dans la Cité de Calvin

En 2006, Douglas Fowley Jr. donnait «A Christmas Carol» en bilingue Douglas Fowley Jr. sur scène.

À Genève, une autre longiligne silhouette a incarné Ebenezer Scrooge avant Claude Vuillemin en ce mois de l’Avent. Celle de Douglas Fowley Jr. (pour le distinguer de son homonyme paternel, acteur hollywoodien de renom), qui a interprété le rôle sous sa propre direction à plusieurs reprises jusqu’en 2006.

Né en 1947, l’homme de théâtre avait fondé sa compagnie Kayonan à Paris en 1987, puis l’avait installée à Genève, où il a persisté à jouer les pièces de Shakespeare, Beckett, Oscar Wilde ou Dickens en anglais les jours pairs et en français les jours impairs. Ayant aujourd’hui abandonné la scène, le comédien n’en demeure pas moins un fervent porte-parole de Scrooge autant que de son créateur. «Pour les Anglo-Saxons, Dickens reste une figure clé du monde moderne, affirme-t-il. Il a décrit la misère de l’Angleterre victorienne comme personne. Il a inventé des archétypes que l’imaginaire collectif a définitivement intégrés – même les jeunes en portent encore les vestiges.»

C’est surtout le cas de l’antihéros du «Conte de Noël», «toujours grincheux, avare, incapable d’être en harmonie avec la vie», au point que son patronyme soit rentré dans le langage courant. «Pour moi, poursuit Douglas Fowley Jr, Scrooge personnifie la douleur de vivre, la déception que chacun éprouve dès lors qu’il découvre que l’existence n’est pas a piece of cake» – ce que l’écrivain, traumatisé durant sa jeunesse, a expérimenté à titre personnel.

Dickens aurait lui-même dit du personnage que ses blessures l’ont refermé comme une huître. «Le processus d’initiation au cours duquel il est confronté à son passé puis à son avenir a pour effet de le libérer et de le faire entrer dans la lumière», commente encore M. Fowley.

Quant à savoir si l’écriture «puissante, disciplinée, opiniâtre» de l’auteur supporte la traduction en plus de l’adaptation scénique, le septuagénaire d’origine irlandaise, américaine et suisse estime qu’il s’agit d’un gros défi.

«Avec son humour et son sens de l’absurde, sa langue véhicule tellement d’idées» que le metteur en scène se montre sceptique. La possibilité d’aller à La Cuisine de Carouge pour découvrir son confrère Claude Vuillemin dans la mise en scène de Claude-Inga Barbey lui donne cependant «l’eau à la bouche».

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