«Wozzeck», une mémorable plongée dans les abîmes

OpéraL’Opéra des Nations accueille le chef-d’œuvre d’Alban Berg dans une production bouleversante et inoubliable.

Jennifer Larmore (Marie) et Mark Stone (Wozzeck), extraordinaires interprètes du chef-d’œuvre d’Alban Berg représenté à l’Opéra des Nations.

Jennifer Larmore (Marie) et Mark Stone (Wozzeck), extraordinaires interprètes du chef-d’œuvre d’Alban Berg représenté à l’Opéra des Nations. Image: GTG/CAROLE PARODI

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C’est un vortex dont le mouvement centripète engloutit tout de façon implacable, avec minutie et sans précipitation aucune. De sorte que, arrivé à l’épilogue, le spectateur ne peut que se résigner face à la nature inexorable du spectacle qui s’offre à ses yeux: le monde tel qu’il était représenté cent minutes plus tôt n’existe tout simplement plus. A sa place, voilà des destins broyés, des ruines et des balafres qu’on n’imagine pas cicatriser de si tôt. Le personnage principal? Il gît noyé dans les profondeurs d’un lac. Sa maîtresse? Assassinée à coups de couteau par le noyé. L’enfant du couple? Il joue, incapable d’entendre et de comprendre qu’il est désormais orphelin. Wozzeck, cette pièce cruciale du répertoire contemporain qu’Alban Berg a présenté au public 1925, offre donc cela: l’expérience d’une destruction lente que rien ni personne ne semble pouvoir endiguer. Le fatalisme y règne avec l’impuissance.

Une charge expressionniste

De ce drame devenu un grand classique du répertoire lyrique contemporain, il faut absolument redécouvrir la portée – par endroits effrayante – en suivant la lecture qu’en fait le metteur en scène écossais David McVicar. Créée en 2015 au Lyric Opera de Chicago, cette production remarquable rebondit aujourd’hui à l’Opéra des Nations. Il y aurait mille arguments pour dire combien elle marquera les annales de la maison genevoise. Limitons-nous tout d’abord à souligner une prouesse. Celle d’une distribution de très haut vol qui, dans sa totalité, se frotte pour la première fois aux redoutables volutes vocales de l’œuvre. Ainsi, dans les rôles principaux, Mark Stone (Wozzeck) et Jennifer Stone (Marie) impressionnent par leur aisance technique, par un sans-faute miraculeux. Mais surtout, ils bouleversent par la puissance de l’incarnation des personnages, par la qualité de leur jeu scénique.

Cela se perçoit à chaque instant, dans chaque détail, David McVicar a travaillé minutieusement la dimension théâtrale de l’œuvre. Il en souligne la dimension naturaliste et fait jaillir ses traits expressionnistes en donnant aux figures qui traversent l’œuvre une belle profondeur. On pourrait citer Tom Fox, extraordinaire dans le rôle d’un docteur qui fanfaronne, expérimente et verse dans un registre grotesque. Ajoutons aussi la figure du Capitaine, dont les comportements imprévisibles et despotiques sont incarnés avec une précision chirurgicale par Stephan Rügamer. Ses vexations sur Wozzeck, jointe avec les humiliations portée par Tambour-Major (Charles Workman de très fière allure), contribuent à précipiter le destin du pauvre soldat.

Une musique éruptive

La réussite de cette production vient aussi d’un dispositif scénique qui épouse à merveille l’agilité narrative dégagée par le livret. Ainsi, les quinze scènes formant les trois actes s’enchaînent de manière fluide grâce à un ingénieux mouvement de rideaux coulissants. Des profondeurs de scène s’ouvrent alors, et se ferment aussi vite. Elles donnent à voir par ici des décors (signés Vicki Mortimer) éblouissants, des machines fantasmagoriques et des atmosphères plongées dans des teintes sépia. Elles s’ouvrent à des portions de plateau plus spoliées, aux éléments de décors minimalistes – la mère lisant la Bible à son fils au début du troisième acte, par exemple. Ce va-et-vient très équilibré entre richesse et assèchement décoratif est d’une grande réussite formelle.

Un mot enfin pour la fosse. Ici, s’est exprimé tout le talent de Stefan Blunier, chef suisse trop peu connu sous nos latitudes et qui fait pourtant une très belle carrière ailleurs, en Allemagne notamment. Familier de l’œuvre de Berg et plus généralement du répertoire du XXe siècle, le Bernois a su insuffler à l’Orchestre de la Suisse romande cet esprit musical saillant, éruptif, et bouleversant qui caractérise l’écriture d’Alban Berg. L’OSR a fait donc parler ses cuivres comme rarement – jusqu’à couvrir parfois les voix… – il a fait trembler la scène avec des percussions très musclées. Et il a conféré, avec des archets au lyrisme nuancé, toute la majesté et la noirceur d’une œuvre indispensable.

«Wozzeck», d’Alban Berg, Opéra des Nations, jusqu’au 14 mars.

Rens. www.geneveopera.ch

(TDG)

Créé: 03.03.2017, 18h09

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