La voix grave d'un monument russe

OpéraMikhail Petrenko chante le rôle-titre dans «Boris Godounov», nouvelle production du Grand Théâtre. Rencontre avec une basse tonitruante.

Mikhail Petrenko a déjà incarné le rôle de Boris sous la direction de Valery Gergiev.

Mikhail Petrenko a déjà incarné le rôle de Boris sous la direction de Valery Gergiev. Image: GEORGES CABRERA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Les éléments de décor sont dispersés dans un ordre tout relatif sur la scène de l’Opéra des Nations, là où dans quelques jours se déploiera cette pièce maîtresse du répertoire russe qu’est «Boris Godounov» de Modeste Moussorgski. Près d’un siècle et demi après sa première conception – qui fut refusée par la censure de l’époque – la basse qui en incarnera le rôle-titre fait son apparition sur les planches de l’Opéra des Nations, se faufile entre les objets et se prête avec aisance au jeu du portrait photo. On devine d’entrée, chez celui qui est aujourd’hui parmi les plus demandés et célébrés dans sa tessiture, une franchise et une absence de fioritures qu’on associe facilement à son pays d’origine, la Russie. Carrure athlétique, voix grave et rocailleuse, regard voilé par des lunettes de vue teintées, Mikhail Petrenko en impose sans forcer. On se dit alors qu’il fera un Boris dense et aux traits tragiques épais. Rencontre.

À Genève, vous retrouvez un de vos personnages familiers. Avec quelles sensations?

Ce que je peux dire pour l’instant, c’est que je ne m’ennuie pas une seule seconde, et j’ai l’impression que nous allons assister à une très bonne production à l’Opéra des Nations. Une des raisons qui me le font penser réside dans le fait que le metteur en scène Matthias Hartmann et le chef d’orchestre Paolo Arrivabeni croient aux capacités et aux talents des artistes. Ils ne nous confinent pas dans leurs propres visions de l’ouvrage. Ils nous dirigent en nous faisant confiance.

Vous avez chanté Boris sous la baguette de Valery Gergiev. Quelles différences avec l’approche de Paolo Arrivabeni?

Les deux sont imprégnés par des cultures distinctes, mais je crois que ce sont avant tout leurs personnalités qui s’imposent dans l’interprétation. Par-delà ces considérations, «Boris Godounov» a vocation à transcender les barrières culturelles. Cette œuvre est traversée par un grand génie et elle appartient en cela à l’humanité, tout comme le grand répertoire italien, français ou allemand. On peut cependant relever sa dimension presque sauvage et se dire qu’elle n’est définitivement pas européenne. Il n’y a rien de romantique ou de postromantique dans ses traits. Le compositeur, qui était un personnage tranchant, lui a conféré un langage musical vraiment unique.

Quels sont les défis qui se posent à vous à travers ce rôle?

Moussorgski a compris incontestablement la nature profonde de la voix humaine. Il a su faire cheminer, dans un parfait équilibre, le chant et l’orchestre. Il me semble évident que dans le cas de Boris, on ne peut pas chanter ce rôle avec détachement, sans y mettre toutes les émotions qu’il requiert. Sans participer pleinement à son drame. Si on le joue en s’économisant, on file tout droit vers l’échec. Cette condition pousse le chanteur vers des limites émotionnelles qui impactent directement la voix. Il faut alors contrôler ces aspects sensibles, éviter les points de rupture, évoluer dans un équilibre subtil qui impose de tout donner pour que le personnage demeure crédible. Enfin, il s’agit de se préserver un peu pour assurer la qualité des représentations suivantes.

Vous avez commencé très tôt votre carrière. Adolescent déjà, vous avez intégré la troupe du Théâtre Mariinski. Quel souvenir gardez-vous de ces premiers pas dans le monde de l’opéra?

Depuis quelques semaines, je pense au fait que je continue de me considérer comme un jeune musicien. Je ne crois pas être le seul à avoir ce genre de perception de la réalité: autour de moi, on continue de m’appeler Micha plutôt que Mikhail ou Mikhail Mikhailovitch. Le fait d’avoir commencé à penser à ces détails signifie que je suis peut-être en train de basculer vers la deuxième phase de ma carrière. Mettons que ce soit le cas: je continue de me sentir dans la peau d’un étudiant. Un éternel étudiant qui doit sans cesse travailler de nouveaux rôles et trouver la manière de s’améliorer.

À quel moment avez-vous décidé de dédier votre vie au chant?

C’est arrivé relativement tard. D’une part parce que, dans ce domaine particulier, il faut attendre que la voix ait achevé sa mue avant de se déterminer. Et d’autre part parce que mon parcours a été quelque peu erratique: je me suis d’abord concentré sur les percussions avant de faire un très long break. En décidant de revenir à la musique, le choix du chant s’est présenté à moi comme une évidence. Cette option me permettait de rattraper plus facilement le temps perdu et d’accéder au conservatoire.

Quels chefs d’orchestre vous ont particulièrement marqué?

Valery Gergiev, bien sûr, qui est toujours mon mentor et qui est devenu un ami aussi. Depuis tout jeune, il m’a fait confiance et m’a permis de côtoyer des collègues expérimentés, de les observer à distance et d’apprendre ainsi le métier. Un jour, il m’a intégré à la troupe du Théâtre Mariinski, avec d’autres jeunes promesses de ma volée. Ce qu’il a de marquant? La capacité de faire grandir les talents qu’il rencontre.

Comment travaille-t-il en répétition? Est-il sévère? Très exigeant?

Il est facile et très sévère à la fois. Disons qu’il aime la jeunesse, il aime en prendre soin. Cela vaut pour les chanteurs mais aussi pour les musiciens. Les pianistes Daniil Trifonov ou Lucas Debargue en sont l’illustration. Je pense que Valery Gergiev aurait fait un excellent directeur d’école.

Vous êtes né et vous avez toujours vécu à Saint-Pétersbourg. Ressentez-vous la rivalité entre votre ville et Moscou?

Si on se place sur l’échelle de la Russie, ces villes sont relativement proches géographiquement. C’est un peu comme si on parlait de Genève et Zurich sur le plan suisse. Et pourtant, psychologiquement, elles demeurent très éloignées dans l’esprit des Russes. Cela vaut aussi pour le domaine musical: chacune d’entre elles a ses propres institutions, avec ses propres particularités. Le Bolchoï est complètement différent du Mariinski. Les artistes qui y évoluent ont davantage de chances de se rencontrer à l’étranger que sous le même toit en Russie. En ce qui me concerne, il m’est arrivé de chanter au Bolchoï, pour une seule et unique production. Et ce fut tout.

«Boris Godounov», opéra en sept scènes et un prologue, de Modeste Moussorgski, Opéra des Nations, du 28 oct. au 15 nov. Rens. www.geneveopera.ch

Créé: 23.10.2018, 17h41

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.