Une vie de rockeur au corps à corps avec la variété

CarrièreDes adaptations de tubes américains, dans les années 60, aux chansons cousues main par Aznavour, Berger ou Goldman, le «taulier» a adapté son répertoire aux goûts du moment.

Image: DUKAS

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Johnny Hallyday, un Américain de l’Oklahoma? «De père d’outre-Atlantique et de mère française», indiquait en 1960 la pochette de son tout premier 45 tours. Le garçon, était-il précisé, est aussi à l’aise en anglais qu’en français. Une vertu cardinale pour le public hexagonal, il est vrai. L’inventive maison de disques, après tout, ne faisait que suivre les canons de l’époque et cajolait cet attrait pour un exotisme en vogue chez les amateurs de rock’n’roll. Les blousons de cuir faisaient-ils fureur aux Amériques? En France, les yé-yé leur répondraient par leur petit air canaille. Adapter et reformuler ce rêve d’ailleurs faisait recette. Alors le jeune homme, âgé de 16 ans seulement, emboîtait le pas sans rechigner, répétant aux journalistes que, oui, tel est son pedigree. Il est Américain? Fort bien! Ajoutons encore un «y» à son nom pour faire authentique. Sur la scène du Golf Drouot, à Paris, le fan d’Elvis Presley venait d’acquérir son «certificat de rockeur». Une carrière de musicien s’ouvrait à lui. C’était cela qui comptait.

Lire aussi l'éditorial: Johnny Hallyday: le flair et l’instinct

Johnny l’Américain. On en a ri encore longtemps. Pourtant, il y avait là quelque chose de vrai. Johnny Hallyday, le Jean-Philippe Smet né en 1943 dans le IXe arrondissement, fruit de la rencontre éphémère d’un artiste belge volage avec une Parisienne mannequin de cabine à ses heures, deviendrait, pour le demi-siècle à venir, ce rockeur-là, celui qu’annonçaient ses promoteurs. Johnny Hallyday, sa musique, son répertoire, sa stylistique, tout cela se tient bel et bien à la croisée des deux mondes: la musique des États-Unis, des Afro-Américains principalement, et la musique populaire française, les variétés en particulier.

Adapter le rock américain

L’adolescent avait du talent. Il lui fallait un répertoire. Prenons le King, alors! Ainsi, en 1960, Johnny Hallyday enregistre Ton petit ours en peluche. (Let Me Be Your) Teddy Bear pour la version originale. Ça ne sonne pas pareil. Mais c’est un rock tout de même, et en français, pour les jeunes Français dévergondés. Du rock édulcoré, diront certains, à raison. Les années 60, la saga des yé-yé, n’était-ce donc que cela, le repiquage des nouveaux standards dont s’était déjà repue la jeunesse anglophone? La suite imposera le chanteur comme l’incontournable rémouleur des tubes anglophones, de L’idole des jeunes (le Teen Idol de Ricky Nelson) à Noir c’est noir (Black is Black, des Bravos) en passant par le Pénitencier (House of the Rising Sun, popularisé par The Animals). Même les Beatles y sont passés, Got to Get You Into My Life transcrit en Je veux te graver dans ma vie. Pourtant, Johnny Hallyday n’a pas initié pareil procédé. En 1959 déjà, Richard Anthony – qui comptait parmi ses amis – faisait passer les Coasters dans la langue de Molière. Les débuts de Johnny suivaient une tradition bien établie: avant de proposer du neuf au public, les maisons de disques tâchaient d’abord de faire connaître leurs poulains avec des reprises fameuses. Cependant, et comme le rock restait connoté «musique de voyous», on suggéra le twist pour toucher plus large. Johnny Hallyday s’y convertit derechef, Retiens la nuit fit un tabac. Voilà un slow, comme on dit dans le monde francophone. Et c’est une chanson originale, signée Charles Aznavour et Georges Garvarentz.

De 1960 à 1976, les succès discographiques se succéderont sans faiblir, ainsi que des concerts à guichets fermés. S’il est un âge d’or dans la carrière de Johnny, le voici. Car le bougre a bonne oreille, il sent bien les tendances nouvelles. Ce sera une carrière faite de louvoiements successifs, décennie après décennie. D’un style à l’autre, d’abord, Johnny Hallyday digérant successivement le blues, le rock, le twist, puis la soul et même le rock psychédélique, et encore le hard rock, versant pompier. Et puis la pop! La variété! En 1976, Johnny a du Sardou dans la voix pour Gabrielle – encore une adaptation – alors que pour l’album Rock à Memphis, l’année précédente, il flirtait avec la country music…

Des compositions originales

Faudra-t-il encore mentionner cet opéra rock, Hamlet? 1976, l’année touche à sa fin, il y a comme un creux dans le répertoire. Une tentative ratée, c’est cela. Le rock progressif ne convient pas à Johnny. Certes, on en est loin, et les fans viennent toujours le voir. Mais la verve n’y est plus. Lorsqu’en 1984, on lui présente le jeune Michel Berger, notre «taulier» en mal de frissons ne s’y reconnaît pas d’emblée. Cette voix de tête, cette mélodie trop travaillée… Ralentie, plombée et relevée du timbre grave de Johnny Hallyday, Quelque chose de Tennessee se mue alors en un succès immense et restera l’un de ses titres les plus profonds, mélange de pop et de rock.

Avec Michel Berger s’ouvre une nouvelle tranche de sa vie musicale, celle qui l’amènera jusque dans les années 2000 et plus loin encore: désormais, chaque album ne compose que du neuf, faisant appel à des compositeurs reconnus, des stars de la musique française. Suivront Jean-Jacques Goldman (Laura), Pascal Obispo, également avec Zazie (Allumer le feu), son fils David Hallyday, puis Calogero, Cabrel, Raphaël, le slameur Grand Corps Malade… Pop seront les plus grands titres, grandiloquents les refrains. Tandis que les derniers venus, Matthieu Chedid, Miossec, Jeanne Cerhal, Yodelice enfin pour cet ultime album, De l’amour, ramènent progressivement le chanteur à ses premières amours, le rock’n’roll.

En 2015, un soir de Paléo, on retrouve pour la dernière fois en Suisse un Johnny Hallyday seul sur scène, avant qu’il ne rejoigne cette ultime tournée avec Eddy Mitchell et Jacques Dutronc pour Les Vieilles Canailles. Le rock des débuts se montre dans son plus simple appareil: guitare, batterie, piano, basse et chant reprennent leurs droits. Les années 50, ces Américains qu’il adorait, Johnny Hallyday les avait gardés sous le coude. Une des plus belles chansons qu’il ait interprétée en toute fin de concert, c’était cela. Le Johnny B. Goode de Chuck Berry. Le Blue Suede Shoes qu’aimait chanter Elvis. Et en version originale, please.


La voix «résonante» d’un fauve

Puissance et émotion. La voix de Johnny n’avait rien d’anodin. «Il sautait sur une chanson comme un fauve à la constitution exceptionnelle», s’ébahit encore Pascal Auberson. Pour Robin De Haas, professeur en technique vocale pour les musiques actuelles à la HEMU et coach vocal de Yann Lambiel, avec qui il a travaillé l’imitation de la voix de la star, le chanteur léonin importait «des caractéristiques lyriques dans la pop». Le titre qui fait l’unanimité pour symboliser les vertus de feu son organe, c’est évidemment Requiem pour un fou. «La gorge est assez ouverte et, même si ce n’est pas un chanteur d’opéra, cela crée de l’espace, de la résonance, dans lesquels il introduit ensuite toutes sortes d’éléments: des raclements, des distorsions. Mais cette force de résonance donne aussi de la stabilité à la voix. Johnny se place toujours juste, il semblait avoir un instinct pour ça. Même quand il parle, on a l’impression qu’il est déjà en train de chercher un placement.» Une autre caractéristique remarquable de la manière Hallyday, oscillant entre rock, blues et chanson, c’est la diction, l’élocution. Des qualités qu’il ne déployait pas forcément en parlant… «C’est vrai qu’on entend bien sa différenciation, même dans ses périodes plus graves, confirme le spécialiste. La pop, qui met l’accent sur les voyelles, est plus compréhensible que le lyrique, où l’accentuation est générale. Cela découle aussi de la précision des articulateurs, la langue, la mâchoire.» Pour l’humoriste et imitateur Yann Lambiel, la tâche n’a pas été trop pénible. «Même grippé ou aphone, elle sort quand même! Il faut y aller en puissance, depuis le thorax. Chaque imitateur a sa période. Moi je me situe vers la quarantaine, période Tennessee. Désormais, il s’agira moins de le moquer que de le ressusciter. Les imitateurs servent aussi à ça.» Boris Senff


«Moi, j’ai toujours voulu mourir à l’écran, j’adore les films noirs!»

Réalisant un rêve de gosse, le jeune Smet, 11 ans, tourne son premier film. Mauvais signe, Clouzot coupe sa performance dans Les diaboliques. Trente ans plus tard, après une suite de navets exploitant son déhanché d’idole des jeunes, Johnny Hallyday est engagé par Jean-Luc Godard pour Détective. Le voilà acteur chéri des intellos au terme d’un tournage houleux. Lui voit dans l’ermite de Rolle «un Jimi Hendrix de la pellicule», encaisse les caprices abscons et les critiques méprisantes face à sa toute fraîche fiancée Nathalie Baye. Son ego souffre, comme leur relation, dit la rumeur. L’histoire enregistre que le cinéaste Maurice Pialat, candidat évincé au profit de Godard, en restera fâché pour l’éternité. Une anecdote parmi d’autres. Complice dès le départ avec L’aventure c’est l’aventure, Claude Lelouch lui offrira des rendez-vous ponctuels jusqu’à lui faire baisser sa garde de patriarche. D’une trentaine de films, la postérité retiendra encore Conseil de famille, de Costa-Gavras. Et surtout un infini sens de l’humour. Ainsi, conscient de n’avoir été qu’une marionnette chez JLG, le «patron» dit avoir attendu le début du siècle pour un premier «vrai» rôle, dans L’homme du train. En charentaises face à un Jean Rochefort qui s’enchante de partager sa soupe au potiron, la rock star décède en beauté. «Moi, j’ai toujours voulu mourir à l’écran, j’adore les films noirs violents» confie-t-il en cinéphile fan de Gary Cooper, Clint Eastwood, etc. Mais l’autobiographie lui colle à la peau, même s’il en change beaucoup. Dur d’échapper à son propre charisme. Voir Vengeance, polar hongkongais pur jus de Johnny To, où son rôle de caïd fracassé le ramène à ses démons. Au fond, la grâce d’une farce absurde sacre sa légende. Jean-Philippe imagine en 2006 le monde sans Johnny. Impossible de ne pas lui poser la question: «Avez-vous parfois rêvé d’être un autre?» Peu client de tambouille métaphysique, il levait un sourcil: «Pas plus que je n’ai spécialement rêvé d’être Johnny.» Cécile Lecoultre

(TDG)

Créé: 06.12.2017, 22h00

L’exil à Gstaad d’un faux magnat

En France, cela restera pour certains comme une tache dans la bio de Jean-Philippe Smet: son exil fiscal à Gstaad, sept ans durant. À la fin de 2006, l’achat d’un chalet dans la station bernoise et les propos du vieux lion de 63 ans sur sa «tonte» par le fisc français, en pleine campagne présidentielle, se transformeront en effet en affaire d’État en France. L’idole a trahi.

La réalité est un peu différente. Après plus de quarante ans de carrière – il se dit alors que le total de ses recettes aurait atteint 150 millions d’euros… si elles avaient été accumulées – le chanteur vit à crédit de ses maisons de disques. Une enquête des Inrocks révélera en 2011 des revenus fluctuants imposés à 65% en France, des arriérés d’impôts réglés durant des décennies et un train de vie «démentiel» exigeant entre 200 000 et 400 000 euros mensuels.

Selon les termes du forfait fiscal conclu avec Berne, Johnny Hallyday se retrouve alors avec seulement un demi-million d’impôts annuels. Un exil alpestre qui restera cependant tout relatif, le rocker ayant été soupçonné d’y demeurer bien moins que les six mois exigés par ses privilèges fiscaux. En janvier 2013, il finira par se redomicilier en Californie, et deux ans plus tard, le chalet «Jade» sera mis en vente pour 10 millions de francs.

En fait, tout avait été dit en 1970, dans une émission de Jacques Chancel.
«- Je ne suis pas du tout gauchiste.
- Capitaliste, alors, Johnny Hallyday?
- Pas non plus»

Pierre-Alexandre Sallier

Le chalet que Johnny Hallyday avait acheté à Gstaad en 2006.
(Image: Keystone )

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