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Au Stravinski, Jack White aussi voulait sa part de chaos

Dans une série rock plus puissante que subtile, le guitar heroe a fait dans la virtuosité calorifique.

2018FFJM/ Daniel Balmat

Marquer le compte à rebours est en général payant. Mardi à Montreux, sur une vidéo couvrant tout le fond de scène et suppléant à l’interdiction des écrans latéraux, l’horloge à volets est apparue 9 minutes avant le début du concert, bien qu’on espérât Jack White depuis plus longtemps: sa venue était la cerise sur le gâteau de cette édition très rock du MJF. À l’image, on devine le bonhomme de dos, tignasse noir de jais donnant çà et là des coups de doigts agacés sur le chronomètre dont les chiffres s’accélèrent ou ralentissent. L’effet est supposé, on l’imagine, produire des cris d’excitation ou de déception dans le public. Mais l’Auditorium Stravinski reste coi, plus intrigué que fébrile.

Le paradoxe, ainsi, se ressentait d’entrée. Jack White est une légende sans être une vedette. Un mystère plutôt qu’une star, un musicien plutôt qu’un entertainer. C’est pour cela qu’on l’apprécie et que ce concert annoncé complet mais à la foule peu compacte revêtait une curiosité optimum. Qui est Jack White? Le gamin de Detroit fan de vieux bluesmen? Le passeur capable de réconcilier la fureur minimale du punk et la virtuosité glorieuse du classic rock? L’inventeur de «Seven Nation Army», repris en chœur des préaux des écoles jusqu’aux stades de foot, ou le reclus maniaque bidouillant des sons analogiques? Le garçon des White Stripes, le guitariste des Raconteurs, le batteur des Dead Weather ou, comme ce mardi soir, l’artiste solo plein de son propre ego?

Nonante minutes plus tard, la question n’était pas tranchée. Durant cette parenthèse temporelle, le Strav’s’est transformé en iceberg au bleuté agressif, en laboratoire aux explosions enchâssées, en scierie découpant des tôles métalliques, en chambre d’adolescent offerte à l’énergie tapageuse mais désorientée d’un gosse hyperactif. Au milieu de ses quatre musiciens, White entend symboliser sa fonction de fusible entre styles et époques, avec à sa droite une section rythmique old school faite d’une batteuse carrée et d’un bassiste à banane qu’on croirait sorti des Sun Studios et, à sa gauche, un duo de blacks tout en cheveux peroxydés, en leggins moulants et en synthétiseurs épais. Entre 1958 et 2018, il y a le superhéros Jack, dont le W (trois barres lumineuses) virevolte dans le dédale industriel des vidéos derrière lui.

Les riffs de guitare, méchamment incisifs et soutenus par les synthés, décrochent bon nombre de mâchoires dès l’entrée. Le son est large, les lumières aveuglantes, dans la série des soirs passés, entre Queens Of The Stone Age et Nine Inch Nails. Comme si inviter la crème du rock américain implique de faire venir ses ingénieurs du son, qui traitent l’auditorium comme un stade. Sous cet ensevelissement d’amas sonores et d’explosions lumineuses, on peine à retrouver l’artisanat garage du fan de Bo Diddley, qui a troqué le sabre de bois de ses débuts contre un tank atomique. La virtuosité du guitariste se perd dans ce maelström, la finesse de son chant aussi. Le répertoire puise dans les disques solo et ceux des White Stripes, mais peu de reliefs permettent de différencier les deux époques. Surtout, Jack White joue plus tourné vers ses musiciens que vers le public, lequel admire plus ses fesses que son visage de pierrot «timburtonien».

Quelques mercis, dont un pour Claude Nobs, et le nerd du folklore ricain repart en coulisses, laissant le reste de la foule ébahie devant tant de furieuse intransigeance ou circonspecte devant trop de démonstration et de pompe. Mais sans doute pas épuisée de plaisir partagé.

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