Le souffle d’Avishai Cohen se fait un nom

JazzA Montreux cet été, le trompettiste – à ne pas confondre avec son homonyme bassiste – vient de sortir «Into The Silence». Entretien.

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Il y a quelques années, la pianiste Sylvie Courvoisier, Lausannoise exilée à New York, s’indignait quand on pensait contrebasse au nom d’Avishai Cohen. Depuis longtemps respecté et adoubé par ses pairs (il a collaboré six ans au SFJAZZ Collective), le souffleur qui entamait sa carrière discographique par l’album The Trumpet Player (en 2003), afin de dissiper la confusion, peinait pourtant à élargir son public. Depuis que le trompettiste a signé chez ECM et sorti l’album Into The Silence, enregistrement méditatif entre nuées acoustiques et moirures relevées, le musicien de 38 ans est passé de l’ombre à la lumière. De quoi – «ce n’est pas une plaisanterie» – justifier les sacrifices qu’a consentis sa famille pendant les années plus difficiles.

«Je ne voulais prendre la décision de passer sur un gros label que si je trouvais quelque chose qui me convienne», confie le barbu de 38 ans au téléphone depuis New York. «J’ai enregistré beaucoup d’albums sur le label indépendant Anzic, que tient ma sœur, et c’était parfait.» L’ouverture d’espace et la respiration que l’on entend dans cette dernière œuvre ne doivent pourtant que peu à sa nouvelle maison. «Peut-être, mais j’étais déjà dans cette vibration, dont on peut déjà repérer des traces dans mes derniers arrangements pour SF Collective, comme le titre Inner Urge (ndlr: de Joe Henderson)

Réalisé à la suite de la mort de son père, une situation qui rappelle celle de Julien Lourau enregistrant The Rise (2002), Into The Silence doit ses inflexions élégiaques au deuil éprouvé. «Quand la vie te frappe aussi fort et que l’on se retrouve si plein d’émotions, on ne cherche pas juste à exprimer un point de vue jazz, mais cela peut t’emporter n’importe où.» Les six longues plages de cet album rehaussé par la finesse du pianiste Yonathan Avishai et du batteur Nasheet Waits explorent en effet des paysages intérieurs changeants, parfois accidentés par des accès d’improvisation, mais parcourus d’un lyrisme à la sobriété impeccable. Une ligne esthétique très pure qui a conduit les critiques à comparer cet accomplissement avec le Kind of Blue de Miles.

«La référence est revenue très souvent, c’est juste, confirme le trompettiste. Mais je ne sais pas si c’est la bonne façon d’écouter la musique ou de la définir stylistiquement. Quand j’écris, je ne pense pas à un style, à une direction, je ne cherche pas à créer un mouvement et je pense que personne ne le fait. Les musiciens du be-bop ne visaient pas une révolution… Peut-être qu’Ornette Coleman y a songé avec son album The Shape of Jazz to Come, une déclaration audacieuse, mais aujour­d’hui le jazz part dans tant de directions, c’est ce qui le rend magnifique.»

Avishai Cohen n’en parcourt pas moins des territoires musicaux très divers. Au sein de 3 Cohens, en compagnie de son frère et de sa sœur, formation qui se produit bientôt à Zurich. «Personne n’est remplaçable dans ce groupe. Je ne sais pas si nous y expérimentons la télépathie, mais c’est ce qui s’en rapproche le plus: nous pouvons nous donner des indications les yeux fermés.» Mais aussi dans les orages de The Big Vicious, gang zébré de rock, musique dont le natif de Tel-Aviv, ville où il a joué avec ses héros d’enfance, les Red Hot Chili Peppers, est resté un grand fan. «Mais je n’en parle pas trop, car nous n’avons encore rien enregistré et je me concentre sur le projet actuel.»

Toujours à la recherche d’inouï, Avi­shai Cohen revendique la sincérité de sa démarche – «sans limitations». «Il est toujours bon de jouer les notes que personne n’a encore jouées.» Pour les trouver, on raconte qu’il n’hésite pas à se délester concrètement de celles qu’il juge inutiles avant un concert. «Parfois – ce n’est pas un rituel – je joue beaucoup de notes très rapidement avant de monter sur scène. C’est une blague, mais avec un fond de vérité.» Programmé à Montreux cet été, il prétend ne pas y avoir prêté attention. «A Montreux, en Suisse? C’est bon à savoir!» Mais il se rattrape avec un bon vieux souvenir. «Quand j’avais 14 ans, j’ai participé au festival de Verbier et, avec les contrebassistes – ce sont toujours les musiciens classiques qui s’intéressent le plus au jazz –, nous sommes partis un soir en train à Montreux pour voir Charlie Haden et le Liberation Music Orchestra. Mon premier festival de jazz! Il est bon d’y revenir vingt-cinq ans après.»

Créé: 11.07.2016, 17h50

Avec son dernier album, «Into The Silence», le trompettiste ouvre l’espace du son. Un musicien à découvrir cet été au Montreux Jazz Festival. (Image: CATERINA DI PERRI/LDD)

A écouter

Zurich, Moods
3 Cohens (avec Anat et Yuval, sax)
Ma 24 mai (20h30)
Rens.: 044 276 80 00
www.moods.ch

Montreux Jazz Festival, Jazz Club
Avishai Cohen (et Manu Katché)
Di 10 juillet (20h)
Rens.: 021 966 44 44
www.montreuxjazz.ch

Into The Silence
Avishai Cohen
ECM (distr. Musikvertrieb)

Aléas cuivrés de la trompette

Eclairage La trompette est peut-être l’instrument qui brille le plus fidèlement dans l’histoire du jazz. Dès les parades et les salles de bal de La Nouvelle-Orléans du début du XXe siècle, le cuivre se distingue par sa clarté et prend en charge la mélodie. Dans la foulée de King Oliver, Louis Armstrong fait figure de premier héros jazz planétaire. Dès Bix Beiderbecke (1903-1931), la trompette s’adoucit, préfigure un «cool» que Miles Davis achèvera en maître capable de toutes les métamorphoses et auquel Chet Baker donnera son aura de romantisme éperdu. Mais l’imagerie populaire gardera pourtant le saxophone comme emblème du jazz, préférant se souvenir de Charlie Parker que de Dizzy Gillespie. Les trompettistes d’exception n’ont pourtant jamais fait défaut, de Clifford Brown à Paolo Fresu. Et aujourd’hui moins que jamais, puisque leur liste se renforce: Ambrose Akinmusire, Ibrahim Maalouf, Christian Scott et… Avishai Cohen.

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