Schlager: la revanche de la pop germaine

OktoberfestA l’instar d’Andrea Berg, attendue au stade de Zurich, la variété allemande vit un renouveau phénoménal, en Suisse aussi.

Andrea Berg, chanteuse allemande, star de la nouvelle schlager, attendu le 13 novembre au Hallenstadion de Zurich.

Andrea Berg, chanteuse allemande, star de la nouvelle schlager, attendu le 13 novembre au Hallenstadion de Zurich. Image: DR

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Souvenir d’une vieille cassette audio qui traînait dans le chalet familial. Au fond d’un tiroir, entre les plaques de chocolat toujours fournies en quantité raisonnable et cet autre enregistrement pétaradant de cuivres par l’Orchestre de la fanfare d’armée suisse. Sur la couverture de la cassette: James Last, Lass’ die Puppen tanzen, laissez les filles danser! De la bonne humeur, de la légèreté, de la joie, un rien de coquinerie aussi. Et surtout, ce rythme entraînant, mélange de swing à l’américaine, de tradition locale simplifiée en trois accords, hybridée avec les maillons efficaces de la pop. Au refrain joyeux répondait le chœur clinquant. La musique populaire allemande dans toute sa splendeur. De la schlager musik! James Last, compositeur et chef d’orchestre allemand, figure culte s’il en est, est mort le 9 juin dernier à 86 ans. Quatre mois avant l’Oktoberfest, rendez-vous majeur pour les amateurs de bière et de schlager…

En tête des ventes helvétiques

Octobre, voilà le mois idéal pour évoquer ce genre de musique légère — Unterhaltungsmusik dans la langue de Goethe — dont l’âge d’or remonte aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Lorsqu’il n’y avait plus rien à manger de bon, juste des patates sans lard et des chansons à boire. Une pure curiosité bavaroise? A l’origine, en effet, il y a le sud de l’Allemagne. Et l’Autriche également. Ainsi qu’une part non négligeable de la Suisse alémanique. Grâce à sa diffusion télévisée, notamment avec le Concours Eurovision, la schlager a connu des variantes nationales aussi diverses que les langues dont elle se pare. Que ce soit dans les pays latins — Italie, Portugal, Espagne —, la Scandinavie et la Baltique — de la Norvège à la Lituanie — et dans les Balkans, notamment en Slovénie où les nouvelles têtes de la schlager s’exportent toujours avec succès. Sans oublier la Suisse, bien sûr.

Fort de cette expansion dans toute l’Europe, la schlager vit depuis peu une nouvelle mode. Mixées de techno et de dance, revisitées à l’aune de la pop américaine, les chansons font danser un public de jeunes adultes. Un événement majeur à venir? Le concert d’Andrea Berg prévu au Hallenstadion de Zurich le 13 novembre, où l’on attend 13 000 personnes, autant que pour les Rolling Stones.



Udo Jürgens, «Grischiescher Wein», 1973



Andrea Berg, vocaliste de fer née en 1966 à Krefeld, près de Düsseldorf, sorte de Céline Dion en plus tape à l’œil, fait partie, tous styles confondus, des meilleures ventes d’albums en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Public cible? Pour Andrea Berg comme pour sa principale concurrente Helene Fischer, ce ne sont pas tant les retraités qui viendront mais des quadragénaires, dont une majorité d’hommes, indique l’organisateur du concert. Le phénomène est impressionnant, c’est le moins qu’on puisse dire.

Quant à la bonne vieille schlager, elle a fait son temps. «Des chanteurs comme Semino Rossi, d’origine argentine, une star en Europe, intéressent encore la génération des 60-70 ans, mais la schlager traditionnelle perd du terrain», indique Astrid Van Haegen, de Stargarage, société en charge du concert d’Andrea Berg. En revanche, des artistes comme la Schwytzoise Beatrice Egli, qui proposent un style entre la formule des grands rassemblements en salle, façon fête de la bière, et le renouveau pop, ont énormément de succès. Lauréate d’un télécrochet allemand, Beatrice Egli, 27 ans, séduit les 18 ans et moins.



Tony Holiday,«Tanz samba mit mir», 1978



Le show à la Andrea Berg d’un côté, l’Oktoberfest revisité façon Heidi sexy de l’autre. Voilà les mamelles de la schlager moderne. Et le vieux folklore, non dénué de relents identitaires, de refaire surface: «Des chanteurs en culottes de cuir, en Lederhosen, c’était impensable en Suisse il y a 5 ou 10 ans encore; aujourd’hui, ce qu’on appelle la Stimmungschlager représente 70% des productions live», constate Astrid Van Haegen.



Helene Fischer, «Atemlos durch die Nacht», 2013



S’il est un média particulièrement important dans l’expansion récente du phénomène schlager, c’est la télévision. Un nom? L’émission Musikantenstadl, une coproduction européenne diffusée sur la RTS. Ce phare de la schlager existe depuis 1981. Et son animatrice, la chanteuse suisse Francine Jordi, est elle-même une vedette du genre.

Tout ce que Michel Steiner abhorre. Grand spécialiste des musiques populaires, auteur du livre Musique traditionnelles romandes du XVIIIe siècle à nos jours (Ed. Favre), cet ancien conseiller du Kiosque à Musiques sur la RTS ne mâche pas ses mots: «La schlager est une musique extrêmement formatée. C’est comme manger des saucisses du supermarché en croyant déguster un produit du terroir. On passe un moment rigolo, on voit du monde, soit. Mais c’est un phénomène de masse, pour cela toujours inquiétant, et sans lien avec aucune tradition véritablement vivante, sinon une tradition de façade. La schlager, c’est le fast-food de la musique.»



Andrea Berg, «Ich schiess dich auf den Mond», 2011



Beatrice Egli, «Irgendwand», 2014




Alain Morisod fait-il de la schlager?

La schlager a-t-elle passé le Röstigraben? Côté rural, sur le Jura, Vaud, Fribourg ou le Valais, l’affaire semble acquise à en croire les promoteurs du genre: «Vous seriez étonnés, mais beaucoup de jeunes Romands suivent les fêtes dans les grandes salles. Les chansons du vieux répertoire sont connues chez vous, qu’on les associe à la bière ou aux clubs de foot», constate l’agent de concert Astrid Van Der Haegen.

En fait de phénomène, il faudrait aussi mentionner l’attrait des Romands pour un domaine voisin, la scène folk pop alémanique, yodel et schwizörgeli en tête, avec pour ambassadeur le groupe Oesch’s die Dritten. Vu dans les campagnes genevoises également, vu surtout chez Morisod, qui invitait le groupe bernois dans ses derniers Coups de cœur.

Alain Morisod: «Schlager ou variété, l’idée musicale est la même.»

Du musicien genevois, justement, on écoute Les moulins de Mykonos. Lesquels nous rappellent fortement, dans la thématique (nostalgie d’un ailleurs si doux et de l’amour qui vient avec) comme dans la composition et les arrangements exotiques, le Grieschicher Wein d’Udo Jürgens, ce hit schlager des années 1970.

Alain Morisod fait-il lui aussi de la schlager? «Nous partageons ce même melting-pot européen, un mélange d’influences latines et germaniques, cette manière propre d’écrire un couplet qui mène à un bon refrain. C’est l’héritage de la musique populaire des années 1960.»

Cependant, si le schlager séduit également les jeunes germaniques ainsi que quelques campagnards vaudois, la nouvelle génération du bout du lac ne semble pas particulièrement réceptive. En apparence du moins. «Une Andrea Berg en Suisse romande? Il faudrait pour cela que la télévision s’y intéresse, comme c’est le cas en Suisse allemande», répond Alain Morisod.

La schlager au 37e degré

Pas de schlager pour les Genevois, alors. Mais que dire des chansons d’ABBA, de Joe Dassin, de Dave aussi, que les jeunes citadins reprennent en chœur dans les soirées dansantes? Le fonds de commerce, la structure musicale, est similaire. C’est de la variété, c’est notre schlager d’outre-Sarine. Auquel cas, il y a une différence majeure: «Mettez Dave au Théâtre du Léman, il n’attirera que 200 personnes, constate Alain Morisod. Mais programmez-le gratuitement au parc La Grange, il y aura 6000 personnes! Chez les francophones, de tels artistes ont été dépréciés. Pourtant, on est toujours content d’entendre Vanina!»

Et tant qu’à faire, pourquoi pas de la schlager dans les soirées alternatives de chez Calvin? Pour Michel, DJ de son état, tout est parti d’une pièce de théâtre, Guten Tag, Ich heisse Hans, une parodie des manuels d’allemand. «On a organisé un after schlager. Au 37e degré, certes. Les plus surpris, c’étaient les germanophones de passage. Désormais, on allie ça avec des slows.» Un must des nuits genevoises, à découvrir au hasard des bars genevois. Mais, au fait, pourquoi Michel a-t-il choisi la schlager, et pas Wagner ou le jodel? «Ma mère est originaire de Bâle, mon père d’Appenzell Rhodes Intérieur. La schlager, ils ont baigné dedans.»

Créé: 16.10.2015, 19h48

Adorée de la droite conservatrice

«Wo e Willy isch, isch ou e Wäääääg». Cet été, la chanson de campagne de l’UDC, interprétée par la star de la schlager alémanique Willy Vogel, est devenue virale outre-Sarine. Qu’on aime ou qu’on déteste l’accordéon sur fond de rythmique disco, le refrain-glu s’accroche redoutablement au cerveau. Ajoutez à cela les pontes du premier parti du pays qui tombent la cravate pour pousser la chansonnette, et vous obtenez un puissant effet marquant dont rêve tout professionnel de la communication.


Conscient de son efficacité, l’UDC a fait de la musique populaire l’un des compagnons indispensables de sa campagne électorale. Le parti a par exemple présenté sa chanson lors d’un événement organisé au milieu de la gare ultrafréquentée de Zurich. Cet été, calé entre des lanceurs de drapeaux et de grosses cloches de vache, un orchestre accompagnait régulièrement la tournée romande de Christoph Blocher et des présidents du parti.


Les thèmes abordés par les chansons de schlager plaisent aux idées conservatrices. «Les partis qui jouent cette musique lors de leurs événements veulent affirmer leur attachement à la patrie, analyse Sämi Studer, journaliste à la radio alémanique SRF, animateur d’une émission musicale. A cela s’ajoute le fait que la «Volksmusik» est revenue au goût du jour. Aujourd’hui, porter une chemise à Edelweiss ou aller à une fête à la lutte est considéré comme «cool».» Ce jodleur et compositeur dans ses loisirs précise toutefois que la schlager n’est pas uniquement réservée aux partisans de l’UDC. «On la retrouve également chez le PDC et le PLR. Bien sûr, la base électorale des amateurs de musique populaire est plutôt bourgeoise. Mais je connais également des personnes de gauche qui en jouent.» Sämi Studer estime d’ailleurs que l’UDC «abuse» de cette musique à des fins politiques, même lorsque celle-ci ne comporte aucun message engagé. «L’UDC s’approprie la schlager. Mais les interprètes, eux, ne se considèrent pas comme des ambassadeurs de leurs idées.»


Avec le score prévu de l’UDC dimanche toutefois, qui avec environ 27% des suffrages devrait rester le premier parti de Suisse, le ménage entre schlager et politique a encore de beaux jours devant lui.


Lucie Monnat

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