Sarclo est si beau quand il ment

InterviewDe Paris, le «chantiste» nous envoie point tant de grossièretés que de la nostalgie. C'est la vie. C’est Dylan, qu’il chantera les 7, 8 et 9 novembre au Théâtricul.

Sarclo à la scène, Michel de Senarclens à la ville, chanteur suisse «dépatrié» à Paris, pose dans le Théâtre Thénardier de Montreuil.

Sarclo à la scène, Michel de Senarclens à la ville, chanteur suisse «dépatrié» à Paris, pose dans le Théâtre Thénardier de Montreuil. Image: Lea Crespi

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La plus belle invention suisse après les trous dans le gruyère, disait de lui Renaud. Mais n’en va-t-il pas du fromage comme des mythes? Ajouter des vides dans l’histoire, contredire le fin mot de l’affaire, et la chanson deviendra essentielle, parce qu’il y a matière à gamberger. «Quand le mensonge est totalement transparent, il devient lumineux.» Voilà ce que répond Sarclo. Voilà ce que le chanteur romand, né Michel de Senarclens à Paris en 1951, enfance à Yverdon, adulte à Genève puis Vaud – un diplôme d’architecte, quatre enfants, quarante-cinq ans de scène, 67 ans tout compris – a appris de Dylan. Le premier a traduit le second. C’est une part de son actuel tour de chant, passage au Théâtricul les 7, 8 et 9 novembre avec le chanteur Albert Chinet, son fils, et le contrebassiste François Pierron. Sarclo est au bout du fil, dans son repaire parisien de Montreuil.

«Monceaux de pluie/Paquets de sanglots/Ça me sort par tous les tuyaux.» C’est du Dylan, traduit par vous de «Buckets of Rain». Comment ne pas y voir également du Sarclo?
J’ai le sentiment que les chansons de Dylan traduites par Sarclo me ressemblent, à moi, Michel de Senarclens, le gamin que ma mère a fait. Elles me ressemblent presque plus que les miennes.

D’où vient ce lien avec Dylan?
On me dit qu’il y a du Sarclo dans mon Dylan. En fait, il y a la trace que Dylan a laissée dans mes chansons. Dylan, c’est une scarification que j’ai dans la peau. J’ai commencé en interprétant son répertoire dans les bistrots. Je suis peut-être le chanteur francophone qu’il a le plus influencé. Ce n’est pas forcément une force. Mes chansons sont une décalcomanie de Dylan. Mes traductions, un tatouage.

Un exemple de cette influence?
Une chanson que je n’ai pas traduite, «Desolation Row», débute comme cela: «They’re selling postcards of the hanging.» Littéralement: «Ils vendent des cartes postales de la pendaison.» Commencer de la sorte pour raconter une histoire d’amour, tout de même. On me dirait: «Pourquoi tu as mis ça? C’est du Sarclo!» Mais cette crudité est propre à Dylan.

Traduire Dylan, c’est le faire passer d’une culture à une autre?
Dans «Buckets of Rain», Dylan utilise des images de jouets typiquement américains. «Little red wagon, little red bike», petit wagon rouge, petit vélo rouge… J’ai cherché à remettre ça dans un contexte francophone, j’ai traduit par «bancs publics» et «ballon rouge». Une chanson et un film que tout le monde connaît. Et ça marche. En tout cas, moi, ça me fait plaisir. Je suis toujours horriblement gêné lorsque Hugues Aufray, qui a interprété Dylan en français, dit que les adaptations littérales ne marchent pas. Quitte à être un peu faux, à changer de place les phrases, on finit par tomber juste. Comme un coup de bol. Pour cela, il faut bosser, il faut que la chanson roule comme une bagnole, en évitant le trottoir et les gros cailloux.

Dylan, c’est avant tout de la narration?
Ce n’est pas tant cela qui le distingue des autres. La différence entre une chanson française et une chanson de Dylan, par exemple, ce ne sont pas les thèmes, mais la façon de gaver le texte d’images, d’histoires qui surgissent à chaque fois. Je commence mon spectacle avec «Lily, Rosemary & The Jack of Hearts»: ça fait trente ans que je me demande qui a tué qui. Et je m’en fous. Dylan aussi. Laisser traîner les ambiguïtés, voilà tout l’intérêt. Au contraire, chez Yves Duteil, après deux écoutes, on connaît le coupable. D’ailleurs, personne ne tue personne. Dans une chanson où tout est clair, on s’emmerde. Dans une chanson de Dylan, non. Ça a été un régal de traduire «Dirge»: il y a là une définition de l’amour avec une sévérité tellement exigeante, à la fois très chaude, bouillonnant de sang, et si froide. Ça me fait penser à cette phrase de Lacan: «L’amour, c’est vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.»

C’est Dylan qui vous a donné envie de chanter?
Avant la musique, je voulais faire du théâtre. J’avais 18 ans, je lisais Antonin Artaud, Jerzy Grotowski, Franck Jotterand, je m’intéressais au théâtre américain, je me réjouissais de me comparer au Bread and Puppet Theatre, au Théâtre du Soleil. J’ai rencontré des gens tellement désagréables, odieux et emmerdants, si bien que, très rapidement, je ne me suis pas trouvé les aptitudes pour être là-dedans. Alors, j’ai décidé de faire du théâtre au coin du feu. Ce coin du feu, c’est une guitare. Et c’est Dylan qui m’a réconcilié avec le fait qu’un jour, je pourrais faire quelque chose devant les autres. Enfant, dans le cadre de l’école, j’ai joué «L’histoire du soldat». C’était à la cour Saint-Pierre. Ça a duré deux soirs. J’étais très heureux. À la fin des représentations, lorsque je sors de scène, je me dis: «Voilà, c’est fini, je n’y aurai plus jamais droit.» Et puis c’est revenu. Je connaissais tout Brassens par cœur, mais ça ne me donnait pas envie d’être chanteur. Dylan, lui, me donnait envie de jouer de la guitare. Et jouer de la guitare me donnait envie de chanter!

Le Théâtre Thénardier, cette salle de spectacle que vous avez montée avec d’autres à Paris, c’est la revanche du comédien?
J’avais cette crainte de ne pas pouvoir disposer de cet intérêt pour le théâtre. Aujourd’hui, je m’aperçois que je me suis «rejoint». C’est une espèce de fidélité à moi-même. C’est quelque chose de kitsch, mais qui me rassure beaucoup.

Un bon demi-siècle après votre adolescence, on voudrait y voir l’achèvement d’un cycle…
Je suis fidèle à mes marottes. Est-ce obsessionnel? C’est comme ça. Et puis les appartements parisiens sont si petits. Avec le Théâtre Thénardier, j’avais l’opportunité d’acheter du mètre carré, de sortir de ce deux-pièces que je partageais avec ma copine qui faisait partie d’une compagnie de théâtre. Pour les compagnies, Paris, c’est l’enfer, les salles sont en location 52 semaines par année. Alors, on a organisé un phalanstère, un collectif, où tout le monde décide, même si j’ai lancé le projet, mis des sous et mené les travaux d’architecte. Les musiciens, les comédiens, le public, tout le monde en avait besoin. Et puis Montreuil, c’est la plus culturelle des petites villes entre Paris et la banlieue.

Votre regard sur les choses a-t-il changé depuis que vous êtes à Paris?
Je me sens «dépatrié», ainsi que l’écrivait Ramuz lorsqu’il était à Paris. Je suis le père d’enfants restés en Suisse. Parce que ma patrie n’est pas là, ni mes amis. Pour le reste, je suis au milieu du monde, au sens où, avec les gens que j’ai autour de moi, on fait l’apéro de manière fréquente, assidue et chaleureuse. «The place to be», pour moi, c’est le Théâtre Thénardier. J’ai 67 ans et je vis entouré de nanas qui ont entre 25 et 42 ans. Les gens de mon âge, je ne sais pas ce que c’est. Est-ce du jeunisme stupide de ma part? Ou est-ce justifié parce que je fais quelque chose avec elles? D’accord, ces nanas, j’en mange pas beaucoup…

Vu de Paris, l’exotisme est-il helvétique?
Je n’ai pas du tout la tentation d’écrire des chansons sur le chasselas et le gruyère – qui me manquent. Je suis une espèce d’objet exotique pour les Parisiens. Il y a, je crois, comme une école de la chanson à phrases courtes, protestante, qui remonte sans doute à Jean Villard-Gilles et se poursuit, via Michel Bühler, Sarclo, Fabian Tharin et Thierry Romanens, jusqu’à Albert Chinet. De cette école, il se peut que je sois une petite brindille. À Paris, je croise Loïc Lantoine, Nicolas Jules, Bernard Adamus, Sanseverino, qui ont une chanson agressive et vivante. Et ces gens m’aiment beaucoup. On va jouer ensemble, on va faire les jeudis de Sarclo, avec Mourad Musset, de La Kue Kétanou, aussi. Avec ma chanson raide, je suis un peu l’ancêtre de cette scène-là. Qui me rend bien cette affection.

Ce que vous léguez de votre plume déjà ancienne, c’est notamment «Joli foutoir»: «On se retrouve à l’abattoir/Sans jamais s’être assez battu/Je voulais un joli foutoir/Mais tout était déjà foutu.» Bon pour un bilan?
On leur a dit que c’était impossible, alors ils l’ont fait… Je suis sur un projet utopique avec mon Thénardier. J’y passe une existence assez inespérée. Cela dit, mon ciel est sombre à cause de la maladie de ma compagne. Cherchez «Fucking Crabe» par Sarclo sur YouTube. Je vis un demi-enfer, dans une utopie très éclairée. Aller au terme de sa vie dans les conditions que je me suis donné, c’est tout à fait acceptable. On sait bien qu’on y va tous, on va pas pinailler avec ça.

Votre capacité à vous émerveiller est-elle intacte?
Non. Dans la façon d’appréhender ma vie, il y a moins de fantasmes, plus de nostalgie. Et dans cette nostalgie, il y a Dylan. Mon dernier album, c’était en 2012. Dans mon ordinateur, il ne me reste que six ou sept brouillons de textes. De ce point de vue, je radote. Aujourd’hui, j’ai assez de tristesse pour traduire Dylan et essayer de mentir aussi bien que lui. Le mentir vrai est une composante essentielle d’une poésie convenable. C’est trouver des formules qui soient si belles qu’à la fin, on se fiche éperdument de savoir si quelqu’un les comprend.

Sarclo en concert «Pichons pères et fils» Me 7, je 8 et ve 9 nov., 20h30, Théâtricul, rue de Genève 64, Chêne-Bourg. Infos: theatricul.net. Avec François Pierron et Albert Chinet

Créé: 03.11.2018, 11h58

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