Salles de concert à Genève: ce qu'on sait de leurs réelles qualités acoustiques

EnquêteArena, Alhambra, Victoria Hall: on aime y aller, ou pas. Mais est-ce que ça sonne vraiment bien? Réponse sur le terrain, avec l'analyse des spécialistes, dont le bureau Décibel Acoustique

Construit à la fin du XIXe siècle, le Victoria Hall a été conçu selon les standards de l’époque: en forme de «boîte à chaussures», la salle est dotée d’une réverbération importante, qui convient au répertoire symphonique.

Construit à la fin du XIXe siècle, le Victoria Hall a été conçu selon les standards de l’époque: en forme de «boîte à chaussures», la salle est dotée d’une réverbération importante, qui convient au répertoire symphonique. Image: Laurent Guiraud

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Le concert était bon, le son impeccable. On félicite les musiciens. Quelle maîtrise de la scène. Quelque chose a déplu? Le chant n’était pas clair. Les notes se noyaient dans la masse. Cette salle est pourrie, à n’en pas douter!

On ne saurait discuter le ressenti du public. Il procède d’un ensemble d’émotions en grande partie subjectives. C’est même étonnant à quel point l’ambiance d’un lieu, son cachet, son confort aussi – un bar dans la salle améliore toujours une soirée rock – influencent l’appréciation des auditeurs. À Genève, par exemple, l’Alhambra a de la gueule ainsi rénovée, mais les bières restent à l’extérieur. Le Victoria Hall en impose – quand bien même, des balcons, on se tord le cou pour y voir quelque chose. Et l’Arena? Gros paquebot, grandes foules. Avec ses énormes tuyaux de métal, l’intérieur ressemble au cul d’un réfrigérateur. Mais ici transitent les superstars et nulle part ailleurs.

Quelle ambiance! Mais quid des qualités acoustiques réelles de ces salles? Alhambra, Victoria Hall, Arena: considérant ses trois salles emblématiques, la seule réponse objective – scientifique, méthodique – est donnée par un corps de métier bien particulier, les acousticiens.

L’Alhambra, bon pour le classique?

Sonomètre sous le bras, le maître ès acoustique mesure ce qui, du musicien – l’émetteur – à l’auditeur – le récepteur – file directement dans les tympans ou se répercute d’abord contre le sol, les murs, le plafond. On parle ici d’ondes sonores directes et indirectes, de trajectoires complexes, de réflexions multiples. Ce n’est pas une seule onde mais plusieurs que l’oreille entend, d’où l’impression d’être enveloppé par le son. On mesure également le temps de réverbération, soit celui que prend un son pour s’évanouir. «Si l’on joue des notes très rapides, du metal par exemple, et que le son met 1,5 seconde avant de disparaître, l’auditeur n’entendra plus rien de net.» Pour un tel répertoire, préférence sera alors donnée à une salle «plus mate». Voilà une règle que chacun peut essayer de jauger par soi-même, même approximativement.

Notre expert, lui, a son petit appareil. Ses mesures sont indiscutables. Patron du bureau Décibel Acoustique (lire ci-contre), Christian Zufferey a travaillé sur de nombreuses salles du canton, telles que Chat Noir, Rez de l’Usine, Cave 12, Palladium et Gravière. En novembre dernier, nous nous sommes rendus ensemble à l’Alhambra pour écouter la pop de Neneh Cherry. Son verdict? «L’Alhambra est une salle capricieuse et exigeante: pour qu’elle sonne bien, il lui faut beaucoup de public.» Ce soir-là, en effet, le groupe en première partie souffrait du peu de monde présent au parterre. Résultat: trop de réverbération. En revanche, lorsque la foule est devenue compacte pour la tête d’affiche, l’effet s’est atténué, le public fonctionnant lui-même comme un matériau absorbant. «Le plafond de l’Alhambra est particulièrement haut, ce qui augmente le volume de la salle donc sa réverbération. Également des réflexions trop tardives. En outre, la présence d’une grande voûte longitudinale crée des phénomènes de focalisation sonores peu désirables dans l’axe de la salle.»

Propriétaire de l’Alhambra, la Ville de Genève envisageait avec sa rénovation de dédier la salle aux musiques actuelles. Or, il s’avère que si la salle convient au registre pop, le classique, sans amplification, y fait également merveille. Mais certainement pas le rock le plus lourd. Le bureau mandaté pour les travaux, Kahle Acoustics, à Bruxelles, arrivait même à la conclusion que la salle est «davantage adaptée à des concerts non sonorisés». «Modifier l’acoustique d’une salle patrimoniale est particulièrement difficile, explique Christian Zufferey. Impossible, par exemple, de recouvrir les parois d’origines avec de nouveaux matériaux absorbants.» L’intervention la plus conséquente à l’Alhambra s’est donc limitée à des rideaux sur les murs latéraux.

Le confort comme objectif

À bien y regarder cependant, dans la plupart des cas, ce n’est pas la salle qui s’avère mauvaise, mais le choix du style qu’on veut y présenter. Pour la musique de chambre? Rien de tel que la grande salle du Conservatoire. Pour le lyrique, le Grand Théâtre est idéal. Pour le jazz, le Sud des Alpes tient la mesure. Quant au Victoria Hall, son acoustique particulièrement réverbérante convient parfaitement au répertoire symphonique. La salle, en forme de «boîte à chaussures», a fait l’objet à plusieurs reprises de travaux de corrections. «Une problématique majeure, lorsqu’on rénove, concerne l’isolation, note Horacio Monti, actuel directeur de l’Atelier acoustique du bâtiment (AAB) à Carouge, qui a travaillé sur le Victoria Hall. On isole des bruits extérieurs tels que le trafic, également les ventilations. Sans oublier la soufflerie de l’orgue, particulièrement bruyante.»

Le Victoria Hall sera-t-il un jour remplacé par la Cité de la musique aux Nations? Élaborée par Nagata Acoustics, à qui l’on doit la prestigieuse Elbphilharmonie de Hambourg, la Cité comprendra une salle pentagonale, en terrasses, sur le modèle initié il y a cinquante ans avec la Philharmonie de Berlin. Pour autant, la Cité ne bouleversera pas l’acoustique à Genève. L’amélioration est ailleurs, dans un le confort des usagers, notamment la visibilité. «L’acoustique est aussi affaire de mode, relève Horacio Monti. Aujourd’hui, on désire rapprocher le public de l’orchestre, tandis qu’on éloigne les spectateurs les uns des autres.»

Vieux bois, bon rock

Fondé en 1960 par feu Jean Stryjenski, architecte qui formera la plupart des acousticiens actuellement en activité en Suisse romande, AAB a conçu, outre le Forum Meyrin et la coquille acoustique du 700e anniversaire de la Confédération, l’Arena, inaugurée en 1995. «C’est une salle dite sourde, ou anéchoïque, sans écho, semblable aux Zéniths français, explique Horacio Monti. De sorte que n’importe quel groupe en tournée peut installer rapidement sa propre sonorisation sans refaire tous les réglages.»

L’acoustique nous fait rêver. Le seul à décider, cependant, de ce qui sera réalisé, c’est l’architecte. «Soit il ne fait qu’une salle dans sa carrière, soit il ne fait plus que ça», dit l’adage. Or, il n’y a pas domaine plus contradictoire que l’acoustique, où chacun, du concepteur au spectateur, connaît son idéal. Pour l’ingénieur du son Nadan Rojnic, qui parcourt le monde avec le groupe nord-américain Pere Ubu, la perfection ressemble à ceci: «Une vieille bâtisse entièrement en bois, une ferme par exemple, éventuellement des murs en pierre, irréguliers, de sorte que le son s’y perde.» A Genève, L’Écurie des Cropettes possède ces caractéristiques. Ce tout petit espace emporte d’ailleurs l’adhésion des musiciens comme du public. Également le Théâtre de la Parfumerie. Rarement utilisé pour la musique, mais avec succès.

L’existence de L’Écurie reste fragile. Les risques de nuisances sonores sont bien réels. Nadan Rojnic de mentionner alors un lieu étonnant, le 4AD à Diksmuide, en Belgique. Voilà une vieille maison en briques, acoustique idéale pour le rock. «Pour le confort du voisinage, il était nécessaire d’isoler la salle. Le plus souvent, on remplace les surfaces irrégulières par de beaux panneaux tout neufs et on perd les qualités d’origine. Le 4AD a procédé autrement: une sorte de cloche a été construite autour de la maison, comme une boîte. Dehors, on n’entend rien. Dedans, le son est parfait.»


Yann Jurkiewicz, un acousticien au chevet des salles genevoises

La profession d’acousticien, comme celle d’architecte à laquelle elle est intimement liée, a sa hiérarchie. Associé à Renzo Piano, Jean Nouvel ou Herzog & De Meuron, le bureau star du moment est Nagata Acoustics, fondé en 1971 à Tokyo, en charge à Genève de la future Cité de la musique, aux Nations. Un autre bureau se démarque également par son implication dans le paysage genevois. Jeune structure fondée en 2001 à Bruxelles, le bureau Kahle Acoustics vient parmi les seconds dans les références actuelles. À Genève, Kahle Acoustics est omniprésent. C’est l’Opéra des Nations, également la rénovation de l’Alhambra. Ce sera le Grand Théâtre remis à neuf, ainsi que la Nouvelle Comédie. Responsable de ces différents projets, l’acousticien Yann Jurkiewicz répond à nos questions:

En quoi consiste le style de Kahle Acoustics?

Quel que soit le contexte, on cherche une acoustique puissante. Tout doit être audible, avec une bonne dynamique, qui porte. Ainsi qu’une réverbération importante, afin de procurer un sentiment d’enveloppement sonore, de même qu’une certaine clarté.

Augmenter la réverbération d’une salle, voilà la tendance actuelle?

En effet. De ce point de vue, on se rapproche de ce qui se faisait au XIXe siècle. Les musiciens le déclarent eux-mêmes: ce sont ces salles-là, le Musikverein de Vienne (1870) comme le Concertgebouw d’Amsterdam (1888), qu’ils préfèrent.

Quels ont été les objectifs du chantier de l’Alhambra?

Le cahier des charges initial concernait une salle de spectacle pour tous types d’événements. Ce n’est que dans un second temps que le projet des musiques amplifiées seules a été décidé. À mon sens, le premier projet était plus en accord avec les lieux, plus simple à réaliser. Pour que l’Alhambra puisse accueillir des concerts amplifiés, il a fallu composer avec des contraintes importantes, notamment la coupole en caisson au plafond et des portes de secours donnant directement dans la rue, donc une isolation restreinte. Il a fallu revenir après l’ouverture, pour prendre conscience de son nouvel usage. C’est à ce moment-là que nous avons décidé d’amortir l’espace vide sous le sol du parterre avec des appuis antivibratiles pour éviter les basses fréquences.

Selon vous, quel style de musique convient à l’Alhambra?

Cette salle possède une amplification naturelle intéressante. Idéal pour les événements de type variété, pour le jazz également. L’acoustique de l’Alhambra a cet avantage qu’elle crée de la proximité, de l’intimité, entre le public et la scène.

Quid de la rénovation du Grand Théâtre?

La salle, construite au XIXe siècle, n’est pas sans défauts. Le plafond forme une conque, conçue pour renvoyer l’énergie sonore vers le poulailler, au détriment du parterre. Pour y remédier, l’acousticien agit où il peut. Ici, sur les côtés de la scène des caillebotis de 4 à 5 mètres de hauteur ont été disposés en arrière, invisibles au public, pour obtenir une réflexion acoustique en direction du parterre. Il s’agit aussi de rendre silencieuse la ventilation. Également de créer, de toutes pièces, des espaces de répétition pour le chœur et l’orchestre sous la route et derrière la cage de scène.

La Nouvelle Comédie, en revanche, est un projet entièrement neuf. Plus simple?

Tous les chantiers sont compliqués, même quand on part de rien. Ce qui fait qu’un projet fonctionne bien, c’est avant tout son organisation, la façon dont le client définit ses demandes. Pour la Nouvelle Comédie, la proximité de la gare du CEVA demande une bonne isolation sonore, de sorte qu’on n’entende pas le passage des trains. On a opté pour le système de la boîte dans la boîte. Autre aspect déterminant, une des deux salles est entièrement modulable. La scène peut être placée n’importe où. L’acousticien doit alors prévoir tous les cas de figure. Enfin, la Nouvelle Comédie, comme du reste le nouveau Théâtre de Carouge, suit la tendance actuelle des théâtres, qui font un usage de plus en plus important des micros pour les acteurs, permettant également à la programmation de s’ouvrir sur la danse et les concerts. Il faut, par conséquent, que la salle soit adaptée à deux types d’usages, le son naturel et le son amplifié.

Propos recueillis par F.G.

(TDG)

Créé: 12.01.2019, 12h13

Une mesure essentielle

Le temps de réverbération constitue le temps que prend un son pour décroître de 60 décibels, donc, dans la plupart des cas, pour disparaître du paysage sonore. C’est, grâce au sonomètre qui permet de le mesurer, une des références de base pour l’acousticien. Un temps de réverbération faible diminue la diffusion naturelle du son mais en augmente la précision, au contraire d’une salle plus réverbérante, qui sera toutefois plus vivante.
Ainsi, le temps de réverbération, à vide, sans public, donc plus important, du Victoria Hall oscille entre 1,7 et 2,3 secondes. Prévue elle aussi pour le répertoire symphonique, la future Cité de la musique devrait, pour sa part, tourner autour de 2,2 secondes. À titre de comparaison, l’Elbphilharmonie de Hambourg atteint, lorsque tous les sièges sont occupés, 2,3 secondes. Très réverbérant, idéal pour une amplification naturelle du son. Si le chef d’orchestre perd en précision dans son écoute, le soliste gagne en projection. Quant à l’Arena, cette salle dite «sourde», ne produisant pas d’écho, donc nécessitant une sonorisation, sa réverbération, du fait de son très gros volume (conçue pour accueillir jusqu’à 10 000 personnes), est importante, entre 2 et 3 secondes. Également «sourd», le rez de l’Usine, parce qu’il est beaucoup plus petit (800 places), réverbère très peu: 0,8 seconde à vide. Dans ce cas, comme à l’Arena, la sonorisation fait l’essentiel du travail. Si le son est mauvais, c’est la faute de l’ingénieur du son, ou du matériel ou, pis, des deux. S’il est bon, félicitez-le. Enfin, l’Alhambra, avec 1,5 seconde, possède des qualités intermédiaires.

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