Rootwords, super-héraut des rimes

RencontreHumanisme hip-hop, critique sociale: avec l’album «Warning Signs», le rappeur genevois cultive un esprit en éveil, soucieux du sens partagé.

Rootwords, Julio Nkowane à la ville, rap singulier d’un enfant du monde.

Rootwords, Julio Nkowane à la ville, rap singulier d’un enfant du monde. Image: Guillaume Mégevand

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Une tête bien faite. Des idées solides. Une voix qui perce. Dans le grand chambard du rap actuel, débordé par l’amoncellement des nouveaux venus, pâles francophones se bousculant pêle-mêle au portillon de la mode à tout prix, notre homme préserve l’élégance de l’attitude, le sens des mots. En anglais qui plus est. Rootwords a le flow majeur. Chose rare aujourd’hui, le musicien genevois revendique les fondamentaux du hip-hop: où «peace, love, unity and having fun» n’ont rien d’une coquetterie. Où la conscience n’est pas un vain mot.

Rootwords. Naissance américaine, origines zambiennes, Genève pour adresse. Des territoires multiples dont Julio Nkowane – «champignon» en zoulou, et ça le fait toujours sourire – a fait sa cartographie musicale. Écoutez Warning Signs, son deuxième album après The Rush, paru il y a quatre ans: l’auditeur plonge droit vers les rythmiques cossues, les synthétiseurs Moog en lignes de fond électroniques, les rimes comme des couperets. Sudation de basses West Coast contre langueurs harmoniques East Coast. Est-ce «old school»? Si tel est le cas, Rootwords s’avère plus moderne que nombre de ses pairs. A Matter of Time, No Filter, Blue Sapphire. Somdanger Freestyle avec le Sud Africain Robin Thirdfloor, saluant Mandela le «Madiba» symbole de liberté. The Great Wall avec le Chinois J-Fever pour une diatribe en mandarin. Les titres abondent, dont le féru de hip-hop fera une fête, les autres aussi.

Personnage de comics

«Mon écriture, c’est ce que je vois, ce que je sens. Et je n’écris pas autrement que pour le dire.» Observer, analyser, c’est, dit-il, la raison même du hip-hop. «Au départ, il y a un conflit, dont naît parfois la violence. Ce n’est pas négatif. Comme dans le kung-fu, si on doit apprendre à «tuer», ce n’est pas cela qu’on fera au quotidien. Être soi-même dans le hip-hop est une métaphore de sa place dans cette société de plus en plus grande qui est la nôtre. J’aime faire ce style de musique, mais je veux garder les idées qui me sont propres: voilà la tension, le mouvement de base.»

L’individu peut-il échapper à la norme? La question taraude Julio Nkowane. Traduction illustrée de ses cauchemars, la pochette du disque, dessinée par Thomas Perrodin, présente le rappeur affublé d’un troisième œil, flottant dans les airs entouré d’éclairs. Des MC transformés en superhéros, la saga du rap en compte, et des fameux, Wu-Tang Clan et autres Public Enemy. Référence appuyée. En dessous, on devine une ville en flammes. «Est-ce que je tombe, est-ce que je m’envole? La question reste ouverte.» Rootwords, superhéraut du hip-hop, relève les «signaux d’alarme», ces Warning Signs. «Ils sont là, mais on préfère ne pas les voir. Les médias sociaux donnent l‘impression que tout est clair. Mais il faut regarder plus au fond. C’est la montée des extrêmes droites en politique, rendue possible parce qu’on ignore la vérité. Nous voilà surpris? C’était déjà là, pourtant!»

Rootwords, «A Matter of Time»

Il faut apprendre, alors. Valoriser le savoir, se cultiver. «Et savoir à qui on a affaire: la réputation d’un individu, d’un politicien à plus forte raison, est déterminée par l’entier de sa vie, pas seulement un bref moment fait de déclarations d’intention séduisantes.» L’esprit hip-hop pousse à l’exercice critique, dit Rootwords. «Je ne décris pas nécessairement des choses précises, mais je partage une pensée, la mienne. Si j’ai le droit de le faire, cela veut dire qu’il y a des gens susceptibles de l’entendre.»

Œuvre dramatique

Ainsi, Rootwords donne-t-il une suite au fameux Children’Story de Talib Kweli et Mos Def. Ou comment mettre son regard individuel, son cheminement personnel – hier dans les banlieues sordides, aujourd’hui dans la cité des banques – au service d’un éclairage plus large. D’abord, il y a les notes de claviers, fabuleux goût de reviens-y. Chanson «fabriquée» avec son groupe de scène, les Block Notes – Stan Breynaert à la basse, Benjamin Riggi à la batterie, Julien Bosse aux claviers, Nicolas Duboux au son. Le texte à présent: «What you cooking up? Bog? Dog? You hog! My thougts are digital, but my mind is analog, rogue.» Traduction de notre interlocuteur: «Qu’est-ce que tu mijotes? De la bouillasse? Du chien? Espèce de porc! Mes pensées sont avant-gardistes mais mon esprit est traditionnel. Escroc!» Ou l’histoire d’un personnage sympathique qui tâche, justement, de rester agréable dans l’adversité, face au soi-disant sens commun. «Même si, au final, mon personnage pète un plomb…»

Résistance morale, recherche d’éthique, le tout cuisiné dans un chaudron de mots jetés à l’instinct. «Ma carrière, c’est une œuvre dramatique. Il y a eu tellement de hauts et de bas. On ne voit d’un artiste que le bout de la lorgnette. L’aimera-t-on, celui-là? Dans ce cas, en quoi je me distingue des gens qui passent dans la rue? Rien.»

«Warning Signs» Rootwords (Kinyama Records)

Créé: 28.03.2018, 19h13

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