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Le «Ring», ode au frugal

La production du Grand Théâtre a livré ses premiers épisodes. Sobres et perfectibles.

Scène de «L’or du Rhin», prologue du «Ring» de Wagner. A gauche, Tómas Tómassson en Wotan; au centre Dan Karlström en Mime; à droite Stephan Rügamer en Loge.
Scène de «L’or du Rhin», prologue du «Ring» de Wagner. A gauche, Tómas Tómassson en Wotan; au centre Dan Karlström en Mime; à droite Stephan Rügamer en Loge.
CAROLE PARODI

Quel contraste ces jours-ci au Grand Théâtre! Côté pile, voilà un plateau tutoyant parfois le vide, dépourvu de tout artifice décoratif tapageur et plongé la plupart du temps dans une palette foisonnante de gris et de noirs. Côté face, à quelques pas de là, dans les foyers et les halls du bâtiment, se déploie une tout autre histoire. Celle marquée par l’esthétique d’une époque révolue, où moulures, stucs, dorures et autres artefacts décoratifs vous laissent bouche bée, aujourd’hui plus que jamais, après trois ans de travaux imposants et de restaurations méticuleuses. La maison lyrique genevoise a donc parachevé son grand lifting et, en rouvrant ses portes, elle campe les mélomanes dans sa magnificence, mais aussi dans un jansénisme scénique certain.

On doit ce dernier trait à l’œuvre monumentale de Richard Wagner, «Der Ring des Nibelungen» – qu’on désigne d’un simple «Ring» –, dont la production sobrissime signée par le metteur en scène allemand Dieter Dorn fait un retour très attendu à Genève. Cinq ans après sa création dans les mêmes lieux, et après deux épisodes («L’Or du Rhin» et «La Walkyrie») livrés mardi et mercredi, le public aura retrouvé une signature théâtrale ciselée. De quoi est-elle faite? D’une volonté de rendre la lettre wagnérienne le plus intelligible possible et d’une envie de fluidifier les enjeux de l’ouvrage. Avec Dieter Dorn, il faut oublier ces transpositions et ces actualisations de la Tétralogie qui ont tant fait jaser ailleurs. Et il ne faut pas chercher non plus de symbolismes, de substrats psychologiques et politiques: ce «Ring» avance dans son plus simple appareil, sur une scène où chaque personnage est dessiné sobrement et chaque tableau se laisse lire sans complication majeure.

Aplanir les complexités

Le parti pris présente l’avantage de rapprocher tout le monde, wagnériens chevronnés et simples amateurs, de l’essence même d’une forteresse musicale (quinze heures environ!) par ailleurs intimidante. Car ce «festival scénique en trois journées et un prologue» fait se croiser une trentaine de personnages, étalés sur trois générations; il aligne dieux et demi-dieux, géants et nains, dragons et crapauds, ondines et oiseaux chanteurs. Cela fait beaucoup, au milieu d’une musicalité toute aussi complexe, jalonnée de dizaines de leitmotivs qui caractérisent personnages et états d’âme.

La frugalité scénique genevoise aplanit en quelque sorte ces difficultés. Mais elle vide aussi de sa charge dramatique des scènes qu’on aurait aimé plus consistantes. Un exemple? La malédiction prononcée par Alberich à la quatrième scène de «L’or du Rhin», qui promet soucis et mort à quiconque possédera désormais l’Anneau. Un climax qui glisse sans le relief attendu. Cette sobriété n’empêche pas, ailleurs, l’éclosion de tableaux d’une grande réussite visuelle. Celui, anxiogène et oppressant, de la plongée de Wotan dans les tréfonds du Nibelheim («L’Or du Rhin») en fait partie. Tout comme la montée en montgolfière des dieux vers le Walhalla (idem) ou encore la scène finale de «La Walkyrie», où Brünnhilde est plongée dans le sommeil, au centre d’un anneau de feu illustré par un vaste drapé couleur flammes.

Un orchestre chambriste

Sur le front musical, ce «Ring» présente une continuité avec la scène qui renforce la cohérence de la production. Ainsi, le chef Georg Fritzsch donne une lecture quasi chambriste de l’ouvrage. Chaque ligne instrumentale se laisse ainsi saisir avec aisance. Au-delà de quelques imprécisions ici et là dans «L’Or du Rhin», ce choix interroge d’entrée, avec un «Prélude» dénoué de sensualité et de mystère, et avançant sur des tempi excessivement distendus. Dans «La Walkyrie», encore, on aurait aimé un Orchestre de la Suisse romande plus tonique et enfiévré au premier acte. Partout ailleurs – et par bonheur – il faut saluer le soin apporté aux textures sonores, en particulier auprès des archets. À chacun des deux premiers épisodes de la Tétralogie, l’OSR a semblé se bonifier progressivement.

La distribution, homogène et de bonne tenue, est marquée par l’excellent Tómas Tómassson, un Wotan à la présence scénique affirmée et à la voix précise et puissante. Mais aussi par le timbre clair et le jeu vif et espiègle de Stephan Rügamer en Loge. À leurs côtés, et dans les rôles principaux, Petra Lang a fait fort impression en Brünnhilde, tout comme l’imposant Alexey Tikhomirov en Hunding et la noble Ruxandra Donose en Fricka, tandis que Tom Fox (Alberich) et Will Hartmann (Sigmund) ont paru fatigués et parfois imprécis. Le marathon se poursuit: le rendez-vous avec Wagner se renouvelle ce soir puis dimanche pour clore un premier tour du «Ring».

«Der Ring des Nibelungen» de Richard Wagner, Grand Théâtre, jusqu’au 17 mars. Rens. www.geneveopera.ch

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