Passer au contenu principal

La révérence à la musique ancienne

Pédagogue et pionnier d’un art subtil, Francis Biggi quitte la HEM.

Francis Biggi lors de répétitions avec l’Orchestre Diwan.
Francis Biggi lors de répétitions avec l’Orchestre Diwan.

Que reste-t-il comme sédiment après des décennies consacrées à d’intenses activités pédagogiques? Une voix éraillée pour commencer, usée par les centaines de cours impartis ici et ailleurs. Un flux qui, en ayant perdu sa fermeté, passe de l’aigu au grave de manière tout à fait incontrôlée, ce qui déclenche d’entrée le sourire chez cet homme surgi subitement à l’écran. Depuis la Belgique, où il réside, Francis Biggi est tout d’abord un son. Mais aussi un personnage aux cheveux blancs un rien ébouriffés et au sourire généreux, se pliant à cet art du confinement particulièrement sévère dans le Plat Pays. Le professeur s’apprête ces temps-ci à affronter un autre défi, celui de la retraite professionnelle. Dans une poignée de mois, en juin précisément, il quittera la Haute École de musique de Genève (HEM) après dix-sept ans de bons et loyaux services.

Un legs précieux à la relève

L’affaire aurait pu être classée sans suites, relevant au fond du banal déroulé d’une carrière. Si ce n’est que la figure en question a profondément marqué l’institution qui l’a employée, et ce dans un domaine particulier, qu’on qualifie de musique ancienne. Sur ce terrain, Francis Biggi a été un pionnier et un bâtisseur de carrure internationale, en avançant certes avec beaucoup de discrétion mais en laissant aujourd’hui un legs précieux à la relève. S’il fallait résumer son action, il suffirait de dire que le département qu’il a dirigé a acquis avec lui une autonomie solide au sein de la HEM, et il est devenu aussi une référence mondiale. «En arrivant en 2003, j’ai tout commencé de zéro, se souvient le pédagogue. Il a fallu tout réorganiser, puis accompagner au mieux le passage qui nous a fait basculer du Conservatoire vers la Haute École.»

À l’époque, en recevant l’invitation du directeur de la maison, Philippe Dinkel, Francis Biggi a pris le temps pour se décider. À Milan, où il est né et où il avait tracé des voies de plus en plus stables dans l’enseignement de la musique ancienne, le professeur avait tout ce qu’il lui fallait ou presque. Un réseau, des amitiés, des racines, des ensembles musicaux renommés – Alia Musica, Ars Italia… En s’établissant à Genève, il aurait fallu réinventer une vie professionnelle et préserver le cadre familial. Que faire? Six mois de cogitations plus tard, il cède et fait ses valises. La décision s’avérera judicieuse. «Ici, j’ai trouvé une disponibilité de la direction et des collègues, une écoute et des moyens que partout ailleurs on ne peut que rêver. J’ai pu ainsi réaliser des projets d’envergure, en sollicitant des ressources importantes.»

Culture orale et mondes exotiques

Un mot semble traverser le parcours du pédagogue, à Genève et partout ailleurs: la souplesse. On en retrouve les traces dans sa manière de concevoir le département qu’il a longtemps dirigé: «Contrairement à d’autres institutions comme la prestigieuse Schola Cantorum à Bâle, qui évolue en totale autonomie, j’ai toujours prôné l’intégration de mon domaine dans les autres sections de l’école. C’est ainsi que nous avons formé des musiciens pouvant passer du répertoire classique à l’ancien, en jonglant avec aisance entre instruments modernes et d’époque.» Cette même agilité est appliquée dans le répertoire qu’il investit avec ses étudiants. La culture orale, la transmission par ce biais de traditions populaires souvent sophistiquées, ce pan du patrimoine particulièrement vivace dans la péninsule, attire son attention. Les ponts avec d’autres cultures aimantent tout autant sa curiosité: certaines pratiques au Japon sont aussi explorées, en compagnie de sommités venues du monde entier. Enfin, Biggi bâtit des ponts en favorisant des échanges avec les conservatoires de Palestine ou du Kurdistan. Un brassage de cultures, de savoir-faire et de techniques à nous exotiques s’opère alors à la HEM.

Les étudiants, justement. Ils continuent d’être au cœur de ses préoccupations, plus que jamais, alors que la retraite approche et que le virus complique la vie de ces musiciens en herbe. «Beaucoup d’entre eux vivent de petits boulots: ils font le ménage, du baby-sitting ou des cachetons ici et là. Aujourd’hui, la plupart se retrouvent en situation de grande précarité. Certains viennent de très loin, avec un peu d’argent de poche et un billet d’avion comme tout avoir. Tous font des études aussi longues qu’un médecin, mais leur futur n’est pas pour autant assuré. Ce sont de vrais héros.»

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.