Le retour de la comète Harvey

DisqueDe Washington DC à l’Afghanistan, la chanteuse a scruté le versant délabré du monde pour en tirer «The Hope Six Demolition Project».

PJ Harvey instaure pour chacun de ses albums, depuis ses débuts en solo il y a 20?ans, une esthétique, une imagerie différente. Après les plumes noires de «Lets England Shake», place au mur aveugle de «The Hope Six Demolition Project»

PJ Harvey instaure pour chacun de ses albums, depuis ses débuts en solo il y a 20?ans, une esthétique, une imagerie différente. Après les plumes noires de «Lets England Shake», place au mur aveugle de «The Hope Six Demolition Project» Image: Maria Mochnacz

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Elle a longtemps voyagé. Kosovo, Afghanistan – les ruines de la guerre, un ministère public ravagé par les obus, un gamin réclamant des dollars. Washington DC, Etats-Unis – les immeubles délabrés, un quartier déshérité, misère et deal, crasse et violence. Pauvres gens, pauvre vie. Elle a écrit pour raconter ce qu’elle voyait, entendait, couché sur le papier ses états d’âme aussi – moi, femme, Britannique, nous, civilisés, Occidentaux: comment bousiller le monde pour un penny? Tandis que son compagnon de route, l’artiste reporter Steamus Murphy, photographiait et filmait, en ajoutant dans le cadre, parfois, la silhouette longiligne, osseuse, de cette elfe noire connue de tous: PJ Harvey.

Rapatriés à Londres, les bouts de textes ainsi accumulés deviennent livre avec les images de Murphy, The Hollow of the Hand. Puis chansons: The Community of Hope, The Ministry of Social Affairs, A Line in the Sand, River Anacostia… Onze titres dessinant une carte rapiécée, un guide de la déglingue immobilière, de la dèche globalisée, pour un album en forme de témoignage personnel: The Hope Six Demolition Project. Cinq ans après le fabuleux Let England Shake, la méditation ironique et grave sur les nombreuses conquêtes guerrières du royaume britannique a laissé place à une vision plus vaste, plus ambitieuse. Mais une vision subjective.

Douceur et violence réunies

Un journal de bord, chargé de descriptions, de détails plus ou moins anecdotiques, peut-il devenir tel quel, coupé comme au hasard, la matière d’une chanson? Une mâchoire blanche («white jaw bone») aperçue dans les rues de Kaboul pour Ministre of Defence, une école de Washington comparée à un cloaque («shit hole») pour The Community of Hope, voilà autant d’éléments plutôt sordides que les médias anglophones tâchent de comprendre. PJ Harvey rend-elle un témoignage à charge? Est-elle engagée, révoltée, indignée? Proteste-t-elle? Auquel cas, on la dit trop parcellaire, si pas absconse. Ou ne serait-ce que de l’impressionnisme, du subjectif, de l’art, seulement de l’art? PJ Harvey, ses idées, on les soupèse, on les explique. Définitivement, de PJ Harvey, on attend du sens. Ce qui, en soi, indique un phénomène rare parmi les vedettes actuelles de la pop. Rares, en effet, sont les auteurs-chanteurs dont on espère un regard sur le monde comme il va. Qu’on songe aux anciens, aux songwriters nord-américains, les Dylan, les Springsteen. Ou, plus anglais, plus esthétisant, et combien plus proche d’Harvey, dans le flou également, un Bowie. Mais le constat demeure: PJ Harvey fait sens. Et, par conséquent, prend plus de risques.

PJ Harvey,« The Wheel»:

Hachée, jetée, instinctive, l’écriture est inhabituelle, qui procède d’extraits parcellaires arrachés à un dialogue intérieur. C’est entendu. Et tout cela devient hymne pop? Well… L’étonnante affaire, la déroutante écoute, lorsqu’une cuillère en plastique («plastic spoon») campe au centre d’un refrain haut les cœurs (Ministry of Defence encore). On peut qualifier la démarche d’expérimentale, de posturale. On peut aussi y entendre une tentative de bousculer la narration. «Dollar, dollar», demande le petit Afghan sur la chanson du même nom. Et la chorale dirigée par PJ Harvey de reprendre, avec une justesse finement pesée et une force inouïe, «Dollar, dollar»! Sans jamais virer au ridicule.

The Hope Six Demolition Project: il faut bien admettre que la tentative est réussie. Ce chapitre deux du précédent Let England Shake en 2011 est lui aussi une bombe d’inventivité mélodique, de trouvailles rythmiques, un monstre d’arrangements et de production, grâce soit rendue aux fidèles John Parish et Mark Ellis alias Flood. La manière Harvey est connue: c’est, pour un des plus beaux passages, River Anacostia, le chant porté haut, voix de tête suraiguë, musique hybride de gospel viril et de pulsation obsédante, martiale. Et l’orgue qui soudain apparaît, et le refrain qui prend de l’ampleur, enfle, gonfle et déborde… Il y a de la violence aussi (Ministry of Social Affairs), une matière rock épaisse (The Ministry of Defence encore), du trouble également, et même un hymne pour tout réunir (The Wheel): en 2016, The Hop Six Demolition Project impose un peu plus PJ Harvey, artiste insaisissable à l’aura populaire.

«The Hope Six Demolition Project», PJ Harvey (Island). En concert au Montreux Jazz Festival, me 6 juillet.

Créé: 15.04.2016, 18h29

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