Le Reggaeton adulé par le public mais boudé des scènes

EnquêteGenre musical le plus écouté des Suisses sur Youtube, le hip-hop latino est étonnamment absent des festivals et des grandes scènes de la région.

Image: Florian-Schneiter

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Il rafle tout sur son passage. Depuis le carton en 2017 du tube mondial «Despacito» de Luis Fonsi et Daddy Yankee, vidéo la plus vue de tous les temps sur YouTube avec 6,5 milliards (!) de clics, le reggaeton bat des records d’écoute. Apparu dans les Caraïbes il y a une vingtaine d’années, le genre qui mélange le reggae-dancehall jamaïcain, le hip-hop et la musique latine, est devenu l’un des plus streamés du monde. Si ce n’est le numéro un, comme ça a été le cas en Suisse romande en 2019.

Selon notre récente enquête sur les tendances musicales sur YouTube dans notre région, six des vingt artistes qui ont rassemblé le plus de vues en 2019 sont des stars du reggaeton. Dont les deux premiers du classement. Ils se nomment J.Balvin, Ozuna, Daddy Yankee, Maluma, Bad Bunny ou Nicky Jam. Et proviennent tous de Porto Rico ou de Colombie. Sur le continent américain, ils remplissent des stades. En Suisse, à part quelques passages au Hallenstadion de Zurich, ils se font rares.

Un sondage révélateur

Malgré leur popularité sur le Net, ils sont curieusement absents des grandes scènes et des festivals romands. Contrairement au hip-hop ou à la pop, les deux autres styles les plus écoutés. En 2019, seul J.Balvin s’est produit dans la région, au Vibez festival de Bienne, alors qu’on a pu applaudir pléthore de rappeurs, chanteuses de RnB, et autres stars de la pop anglo-saxonne ou de la variété française. Côté reggaeton, seule la venue exceptionnelle du Portoricain Nicky Jam à l’Arena est annoncée pour novembre.

«Ce n’est pas parce qu’un artiste est très écouté sur les plateformes que le public se déplace forcément pour le voir en concert», lance Jacques Monnier, programmateur au Paléo. Chaque année, le géant nyonnais réalise un sondage auprès de sa communauté pour connaître leurs attentes. Le reggaeton apparaît très loin derrière la pop, le rock et le hip-hop. «Moins de 1% des sondés aimeraient voir J.Balvin, quand un groupe comme Coldplay comptabilise à lui seul plus de 15% de demandeurs», affirme Paléo.

De la niche

Même son de cloche du côté de son bras droit, Vincent Sager, directeur de la société organisatrice de concerts Opus One, qui regarde les charts de YouTube avec autant d’attention que de précaution. «Aujourd’hui, la musique est davantage consommée par chanson. On peut écouter le dernier hit à la mode en boucle sans être prêt à payer pour voir un concert entier.» D’autant qu’il faut être sûr de son coup, étant donné la renommée de ces artistes en Amérique qui fait prendre l’ascenseur aux cachets. Selon les organisateurs, en Romandie, le reggaeton appartiendrait encore à un marché parallèle et à un réseau d’agents artistiques en marge des grands courants habituels. Fenix Music AG, société zurichoise spécialisée dans les concerts latinos qui produit Nicky Jam à l’Arena en novembre, est inconnue du bataillon. «Les structures avec lesquelles nous travaillons ne les proposent pas encore dans leur catalogue, affirme Jacques Monnier. Comme le hip-hop il y a une dizaine d’années, le reggaeton est encore considéré comme de la niche.» Ce qui pourrait très vite changer, selon Vincent Sager: «Une décennie en arrière, personne n’avait prédit que le rap deviendrait la nouvelle pop. Tout peut aller très vite.»

Le Montreux Jazz, lui, fait cavalier seul et dément ces affirmations. «Nous travaillons avec les mêmes agences. Ces artistes nous sont proposés depuis plusieurs années, assure David Torreblanca, programmateur des scènes du LAB et du Lizto Club. Ne pas les programmer est un choix.» Le géant du jazz, qui met en lumière la musique latino sur la scène gratuite du bar El Mundo ou son Latin Boat depuis une dizaine d’années, avait pourtant bien le reggaeton dans le viseur. «2019 était vraiment la bonne année, c’est là qu’il a explosé. On a essayé avec J.Balvin, Maluma ou Bad Bunny. Les cachets étaient bien trop élevés.» Ce qui réduit rapidement le nombre de salles capables d’accueillir de tels événements sur nos sols.

Une musique de club

En 2017, l’organisateur Sold Out Productions s’est cassé les dents en programmant J.Balvin à l’Arena de Genève. Résultat, une salle à peine remplie de moitié. Trop tôt, diront certains: le Colombien n’avait pas la même renommée qu’aujourd’hui. Julien Rouyer, directeur de la société, l’entend différemment. «C’est encore une musique de club identifiée comme telle, qui touche le grand public depuis peu. Elle a eu l’habitude de se consommer davantage en boîte de nuit qu’en concert.»

Au MAD de Lausanne, le reggaeton s’écoute et se danse depuis presque quinze ans. Tous les jeudis et un samedi sur deux, le club fait carton plein avec ses soirées dédiées aux musiques urbaines latinos. Mais avec des artistes plus abordables. Igor Blaska, patron du MAD, n’est pas étonné que les stars du genre ne se retrouvent pas sur les grandes scènes. «Les programmateurs ont toujours un train de retard. L’electro et le hip-hop étaient devenus ultrapopulaires bien avant d’être à l’affiche de nos festivals. Dans trois ou quatre ans, on aura du reggaeton, je peux vous l’assurer.»

Julien Rouyer reste plus prudent: «Le hip-hop francophone a explosé en Romandie car il n’y a pas la barrière de la langue.» Le Montreux Jazz est, quant à lui, déjà tourné vers l’avenir: «Au LAB, nous essayons de capter les tendances d’année en année. Aujourd’hui, c’est l’afro-beat qui a le vent en poupe.»

Créé: 18.01.2020, 19h14

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Histoire du reggaeton

Des clubs caribéens aux plus grandes scènes du monde entier

Caractérisé par un beat lancinant détourné du reggae-dancehall jamaïcain, mélangé aux sonorités urbaines caribéennes, au hip-hop étasunien et à la musique latine, le reggaeton est né au début des années 2000 à Porto-Rico. Entre rap et chant en espagnol, le genre prend d’abord racine dans les clubs d’Amérique latine. Avant d’exploser en 2003 avec le tube «Papi Chulo» de la chanteuse panaméenne Lorna. En France, le single se classe numéro un des ventes. Suivra le succès sans précédent du rappeur portoricain Daddy Yankee, qui popularise le style musical aux Etats-Unis avec ses tubes «Oye mi Canto» et «La Gasolina», qui lui valent le surnom de «Roi du reggaeton.»

En Europe, le genre reste plébiscité par une communauté de niche, à majorité hispanophone, et reste cloisonné aux boites de nuit. Mais à la moitié des années 2010, il se refait une beauté avec l’arrivée des nouvelles stars J. Balvin et Nicky Jam. Les chiffres grimpent, mais il faudra attendre le tube planétaire «Despacito», de Luis Fonsi et Daddy Yankee (encore lui), qui en 2017 fait exploser les compteurs de Youtube et devient la vidéo la plus visionnée de tous les temps, avec 6,5 milliards de vues. Aujourd’hui, les sonorités latines et les rythmes dancehall se retrouvent partout dans la pop mondiale, y compris dans le hip-hop francophone. En 2019, le chanteur colombien J. Balvin a même marqué l’histoire de Coachella, plus grand festival musical étasunien, en devenant le premier artiste reggaeton à se produire en tête d’affiche.

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