Pierre Fuhrer, à portée de touches

MusiqueL’homme qui accorde les pianos des plus grands interprètes fête les 20 ans de son entreprise. Rencontre.

Pierre Fuhrer s’apprête à inaugurer un nouvel espace d’exposition où faire briller ses dizaines de pianos.

Pierre Fuhrer s’apprête à inaugurer un nouvel espace d’exposition où faire briller ses dizaines de pianos. Image: LUCIEN FORTUNATI

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

En franchissant le seuil qui mène aux bureaux, on échappe difficilement à l’étrange vision qu’offre au visiteur le petit atelier jouxtant les lieux administratifs. Au premier abord, après un regard rapide et distrait, on croirait faire face à un petit cétacé qu’une main experte aurait vidé de ses entrailles et spolié de l’essentiel de sa masse. Vision déformée, bien sûr, qui laisse vite la place au réel. Entouré d’ustensiles et d’outils de toutes sortes, voilà plutôt un piano à queue Steinway désossé et délesté de son très lourd cadre en fonte, de ses cordes, de ses touches noires et blanches et de ses mécaniques fines.

Une figure dans le paysage

Le maître des lieux, Pierre Fuhrer, en parle avec la bienveillance d’un chirurgien qui aurait à cœur de voir aboutir la complexe intervention en cours. En quelques mots, l’expert qui nous accueille évoque les maux qui affligent l’objet. Il nous montre les signes manifestes de fatigue laissés par le jeu vigoureux d’une interprète amatrice du répertoire contemporain. «Il nous faudra plusieurs semaines pour le remettre en état», estime le soignant.

Passée cette introduction par l’atelier, le patron, qui se dit aujourd’hui «heureux et entouré d’une équipe fantastique», nous mène ailleurs, deux étages plus bas, au cœur d’un immeuble vieillissant et sans âme du quartier de la Praille. Le siège de l’entreprise Pianos-Service qu’il dirige est en ébullition. Dans quelques jours – ce jeudi précisément – la maison fête 20 ans d’existence. Pour l’occasion, Pierre Fuhrer – son fondateur, donc – a vu grand: un nouvel espace d’exposition pour les pianos est en train d’être peaufiné par les derniers ouvriers au rez-de-chaussée. C’est ici qu’une grande réception prendra forme le même jour, enrichie par de courts récitals et accompagnée par des coupettes de champagne et des discours de célébration.

Si l’histoire de cette entreprise, qui relève au fond de la stricte affaire privée, attire l’attention, c’est que son initiateur est une figure incontournable et appréciée dans le paysage musical de Genève et d’ailleurs. Que ce soit entre les dorures du Victoria Hall ou dans la salle plus intime de l’AMR, sur les planches du Studio Ansermet ou pour le compte du Conservatoire populaire, les pianos qu’on y rencontre portent souvent les traces de Pierre Fuhrer et de son équipe. Accorder, soigner, remettre en état, quand il ne s’agit pas de fournir carrément un instrument pour un concert: Pianos-Service répond avec un savoir-faire qu’on salue unanimement.

C’est que, dans le costume d’accordeur et de préparateur de pianos, Pierre Fuhrer dépasse largement ses compétences techniques et déborde dans une dimension humaine souvent bienvenue. Surtout aux yeux des musiciens. «Dans les relations que j’ai pu nouer avec eux, j’ai très vite compris qu’il fallait une bonne dose de psychologie pour bien faire son travail. À quelques heures d’un concert ou d’un récital, il faut saisir ce que souhaite l’interprète, l’accompagner et le rassurer parfois, alors qu’il est tendu ou contrarié par l’instrument, ou qu’il est traversé par l’anxiété avant une prestation scénique.»

Brendel, le grand minutieux

Les noms et les anecdotes défilent alors généreusement: les exigences de tel grand artiste, les goûts particuliers de tel autre, les attentes et desiderata de dernière minute qu’on peine à assouvir. «Radu Lupu, par exemple, cherche toujours une grande profondeur sonore, tandis que Martha Argerich aime disposer d’une grande palette de couleurs et compter sur une belle dynamique.» Et le musicien le plus exigeant? Pierre Fuhrer n’hésite pas: Alfred Brendel. L’inoubliable interprète allemand, aujourd’hui retraité, était toujours en quête du son parfait et faisait preuve d’une minutie confinant à la maniaquerie. «Nous passions parfois des heures pour trouver les bonnes solutions. Durant les nuits qui précédaient ces rencontres, j’étais souvent pris d’insomnie. Mais par la suite arrivait aussi l’heure des compliments. Comme avec d’autres musiciens, ces moments passés ensemble au chevet du piano ont permis l’éclosion d’une amitié sincère et solide.»

Ainsi, Pierre Fuhrer peut vous raconter aujourd’hui, sourire à peine esquissé, léger accent alémanique sur son français, que derrière sa carapace ténébreuse et introvertie, Grigory Sokolov est un personnage jovial et d’une grande humanité. Ou que Martha Argerich l’a certes fait transpirer en changeant d’avis sur tel ou tel autre piano qu’il a fallu préparer à la dernière seconde, mais qu’elle a toujours été attachante et infiniment sensible.

Aujourd’hui, alors que son entreprise entre dans sa troisième décennie, le patron garde le même enthousiasme qui l’a poussé très jeune à faire du piano son terrain d’exploration. «J’ai débuté à Zurich, apprenti pour un petit artisan dans une arrière-pièce d’appartement.» La suite? Une course au savoir-faire qui est passée par une usine de Constance, «où j’ai appris à travailler vite et bien», puis par Hambourg, dans les ateliers mythiques de Steinway. Et enfin par Genève, où le Bernois d’origine dit avoir perdu le billet de retour. Les musiciens et mélomanes d’ici ne le regretteront pas.

Créé: 12.11.2018, 19h01

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Genève: les communes les plus riches ont le plus de chiens
Plus...