Ouïe: les nouveaux dangers

EnquêteBaladeur ou concert lèsent nos oreilles? La musique d’ascenseur fait sans doute pire. Éclairage

Problèmes d’audition. La lésion la plus courante due à la musique concerne l’oreille interne, les fameuses cellules ciliées, qui ne sont que quelques petits milliers 
et ne se renouvellent pas.

Problèmes d’audition. La lésion la plus courante due à la musique concerne l’oreille interne, les fameuses cellules ciliées, qui ne sont que quelques petits milliers et ne se renouvellent pas. Image: Chat Roberts/Corbis

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Au sortir du concert, les oreilles sifflent. Et si je devenais sourd? Heureusement, ce n’était qu’un coup de fatigue, le corps qui prévient. Le concert était fort, suffisamment pour abîmer l’audition.

Le rock a toujours endossé la palme des concerts les plus bruyants. Il en va même de son honneur: c’est, encore aujourd’hui, le groupe Motörhead refusant de jouer s’il n’a pu tester la sono en poussant le volume à 115 décibels! Anecdote fameuse: l’ingénieur du son du trio britannique n’a pas de protection auditive. Est-il plus résistant? Seulement plus dur de la feuille… Perspective extrême qui alimente les craintes du grand public. On évoque les salles de concert, les discothèques, la profusion des baladeurs, de plus en plus performants… La problématique d’une nouvelle génération de sourds interpelle. Ce qu’il faut nuancer. Notre ouïe pourrait pâtir d’autres dangers, encore peu connus. Le point avec les spécialistes, médecin et ingénieur du son.

Une symphonie assourdissante
L’amplification n’est pas seule responsable des dégâts auditifs. Au contraire même. Souvenir d’un ingénieur du son genevois: «Il assistait le sonorisateur du groupe avec des bouchons dans les oreilles; la sono y allait plutôt fort, ce qu’il faut pour du punk. Il y a eu une panne, juste le temps pour qu’il enlève ses protections auditives. Les cris du public lui ont saccagé l’audition.»

C’est grave, docteur? La lésion la plus courante due à la musique concerne l’oreille interne, les fameuses cellules ciliées, qui ne sont que quelques petits milliers. Elles ne se renouvellent pas. «On devient chauve de l’oreille», illustre Jean-Philippe Guyot, chef du Service d’oto-rhino-laryngologie (ORL) des HUG. Or il n’existe aucun traitement pour pareille affection. «Nous savons précisément que cinq heures de Wagner dans la fosse d’orchestre sont dommageables pour l’audition», relève Jean-Philippe Guyot. Au contraire du rocker, qui, lui, peut se déplacer sur scène avec sa guitare, en présentant une oreille du côté des haut-parleurs puis l’autre. Constat du Pr Guyot: «Concernant les problèmes liés aux musiques amplifiées, les consultations n’ont pas explosé.»

Des dégâts plus profonds
Quid du public? Si un nombre de personnes plus élevé qu’avant déclare souffrir d’acouphènes, c’est avant tout parce que la population actuelle y est plus attentive qu’il y a trente ans. «Rien n’indique que c’était mieux avant, poursuit Jean-Philippe Guyot. Nos parents travaillaient en usine, faisaient du tir à l’armée, et ce sans protection. Ces gens-là avaient certainement des atteintes auditives, qu’ils ne relevaient pas.»

Mais il y a autre chose. Si on connaît bien les atteintes auditives résultant d’un bruit bref tel qu’une explosion, il est beaucoup plus difficile en revanche de comprendre ce qui se passe lors d’une exposition chronique à un bruit de moindre intensité. Explication du Pr Guyot: «Jusque-là, on a observé les lésions des cellules sensorielles de l’oreille interne. Or, il y a deux ou trois ans, des chercheurs de Harvard se sont intéressés au nerf auditif soumis à une intensité acoustique considérée comme non nocive, mais de très longue durée. Constat: le nerf auditif se dégénère à long terme.» Il faut donc moins s’inquiéter des musiciens qui jouent sur une scène amplifiée que de l’exposition perpétuelle au bruit tel que la musique dans les supermarchés, dans les restaurants, les ascenseurs. «Une musique sans début ni fin, pas très forte. Voilà le nouveau risque. On ne laisse plus vos oreilles en paix!»

Le MP3 incite à monter le son
Les intensités sonores et leurs risques sont encore peu connus du public. On ressort d’un concert à 95 dB, on se plaint du volume élevé. Or, les techniques d’amplification ont évolué. Fi des murs de son assommant le public: désormais, on sait diriger le son, le répartir entre l’avant-scène et les derniers rangs de l’auditoire.

L’équipe des Nomades, du Service administratif et technique de la Ville de Genève, en charge de la sonorisation de nombreux concerts, évoque en particulier l’utilisation croissante des basses fréquences. Le public en redemande. Plus de basses procurent une sensation de puissance sonore. Lésions possibles? On évoque le décollement de la rétine, de la plèvre. «Mais pour en arriver là, il faut une intensité telle que l’ouïe en aurait déjà pâti», nuance Jean-Philippe Guyot.

Les vibrations des basses, voilà tout ce que le baladeur, avec casque audio ou oreillette, ne procure pas. Avec l’avènement du son MP3, numérisé, compressé, c’est la possibilité d’un son plus puissant. Le walkman d’antan toussotait; son héritier pour CD avait amélioré les choses; le dernier modèle numérique est une bombe sonore! A double tranchant. «Pour qu’une musique convienne à tous les formats, notamment MP3, on tend à relever chaque fréquence, comme si on avait des couleurs uniquement pétantes, répond Claude Lander, patron des studios d’enregistrement Taurus à Genève. La mouche qu’on écrase peut faire autant de bruit qu’un coup de fusil.» Et l’auditeur, pour ajouter les contrastes qui font défaut, augmente le volume.

Peut-on calmer la surenchère du MP3? Une nouvelle norme de mesure audio – la R128, basée sur le volume ressenti et calquée sur la perception humaine – semble convenir. «En ne cherchant plus à faire le plus fort possible, on obtient plus de dynamique, résume Claude Lander. C’est un retour vers un plaisir d’écoute plus proche de la réalité…»

Créé: 09.03.2015, 17h21

Un décibel, sans faux col, un!

Un décibel, ou dB, qu’est-ce donc? Et ça fait quoi? Expression du niveau sonore, son accroissement n’est pas linéaire mais géométrique: une progression de 10 décibels équivaut ainsi à un son décuplé. De fait, l’infographie ci-dessus n’est pas à l’échelle. Explication du Service cantonal de l’air, du bruit et des rayonnements non ionisants (Sabra): «Si 10 décibels correspondaient à une ligne de 1 mm, il faudrait un trait de 100 m pour représenter le niveau de 60 décibels.» Voilà pour la théorie.


Maximum moyen admis dans un établissement public ou lors de manifestations, selon l’ordonnance fédérale son et laser (OSLa): 93 dB (A) en moyenne sur une heure pour la musique amplifiée. Soit une mesure pondérée (A) d’après ce que l’oreille humaine en bonne santé peut entendre. «Les demandes pour des niveaux supérieurs à 93 dB (A) concernent des événements de type concert, festival, spectacle de cirque, manifestation sportive, mais aussi cours dans un centre de fitness», précise Philippe Royer, chef du Sabra. Jouer à plus de 93 dB (A) est possible avec annonce écrite auprès de la gendarmerie et application de plusieurs dispositions: information au public sur le niveau sonore, protections auditives pour le public, zone de récupération sonore… Et si jouer jusqu’à 100 dB reste possible, l’autorisation est sujette à une dérogation exceptionnelle.


Pour faire appliquer la loi, la gendarmerie veille au grain, munie d’un sonomètre pour mesurer les décibels. Concrètement, sur le terrain, que se passe-t-il? «Les points de vue divergent parfois, poursuit Philippe Royer. Si certains musiciens visent l’escalade dans les décibels, d’autres sont parfaitement conscients des limites. En règle générale, on n’amplifie pas plus fort aujourd’hui qu’il y a dix ans.» Et Philippe Royer d’évoquer un sondage réalisé en 2008 auprès des 16-34 ans fréquentant notamment les discothèques: «La tendance du public est plutôt à la modération sonore. Une majorité de jeunes trouve le son en général trop fort. Mais ne le dit jamais aux tenanciers…»


Une prestation acoustique en revanche, telle que la fanfare évoquée plus haut, n’est pas soumise à cette loi. La loi est-elle en prise avec l’évolution des techniques sonores? «Concernant l’usage des basses fréquences, la législation fédérale ne s’est pas encore adaptée, relève Philippe Royer, du Sabra. De fait, tout en respectant la limite à 93 dB (A), on peut en l’état diffuser des basses importantes.»

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