L’OSR face au choc indien

ClassiqueA Bombay, l’orchestre a côtoyé les élites venues l’écouter et la misère qui interroge. Récit d’un contraste

Le chef Osmo Vänskä, le violoniste Renaud Capuçon et l’OSR ont fait le plein d’ovations

Le chef Osmo Vänskä, le violoniste Renaud Capuçon et l’OSR ont fait le plein d’ovations Image: SURESH C. GURUSWAMY

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C’est une scène qui tend à ceux qui l’observent un miroir minuscule mais saisissant. Celui d’un pays, l’Inde, dont les plis quasi infinis de la société échappent à toute tentative de synthèse. Cette scène paroxystique a lieu au Jamshed Bhabha Theatre, salle de concert sise au cœur d’un vaste complexe bordant la baie de Bombay, dont les activités sont entièrement consacrées à ce qu’on a étiqueté de «performing arts». Entre ses murs, l’Orchestre de la Suisse romande donnait, mercredi soir, le premier de ses deux concerts, pour une incursion inédite à ce jour dans le pays asiatique.

Face aux musiciens, au chef finlandais Osmo Vänskä et au violoniste français Renaud Capuçon, voilà un public plutôt âgé et très respectable, paré de saris traditionnels et de costumes occidentaux, écoutant religieusement les notes de Ravel, de Beethoven et de Brahms, dans un entre-soi rassurant. A l’extérieur, à quelques mètres à peine du mur qui encercle le centre culturel, un grand écran retransmet une partie de cricket et des figures frêles et déchaussées le suivent en silence. Quelques pas encore et on est face à un dernier élément qui définit un peu mieux cette portion de la ville: des silhouettes basses se dessinent dans la pénombre. Des cabanes bricolées avec des bâches disparates et des tissus sans couleur. Quelques chiens rodent par là et cohabitent avec des poules, au milieu d’un fatras d’objets vieux ou rouillés dont on peine à définir la fonction originale.

Des Indes contrastées

Ces Indes si contrastées – qui consomment une culture venue de loin ou qui vivent d’expédients et dorment à même le sol – se côtoient et s’ignorent donc dans un périmètre réduit. Le hiatus n’a rien d’exceptionnel dans ce pays qui en offre par milliers à chacun de ses recoins. Voyageurs nantis et baroudeurs à la peau dure ayant foulé ce sol racontent tous ces mêmes scènes. Mais cette réalité qu’on croit connaître et qu’on espère maîtriser, continue d’interroger. Alors, certains musiciens ne cachent pas le choc auquel ils sont confrontés. «Face au spectacle qu’offrent les rues, je me pose la question de savoir ce que je fais là, dans ce palace», nous dit une violoniste à quelques heures des premières répétitions. D’autres, tout aussi dubitatifs, ont préféré se terrer dans les chambres d’hôtel pour travailler leurs instruments, à l’abri d’une chaleur terrassante et d’images de rue qui désarçonnent.

En Inde, se disait-on avant d’y atterrir, l’OSR allait endosser le costume de pionnier. Faire œuvre d’ambassadeur d’une région et d’un pays et apporter surtout les couleurs d’une expression musicale – le classique – qui relèvent en grande partie de l’exotisme. Les faits ont démenti cette hypothèse. Ils se sont révélés paradoxalement plus pertinents en Chine, pays nettement plus familier avec cette musique. Un territoire-continent à lui seul qui forme depuis deux décennies au moins des milliers de musiciens aguerris et qui en exporte par centaines dans les meilleurs orchestres du monde. Mais à Pékin, à Jinan et Shanghai, où l’OSR a fait escale, le contexte s’est révélé autrement plus dynamique: peuplées en grande partie par une middle class triomphante et avide de s’ouvrir au monde, les salles ont donné le spectacle d’un engouement qu’on n’observe plus sous nos latitudes. L’orchestre a fait là œuvre de transmission. Il a affirmé peut-être le goût de ces centaines de familles venues l’écouter avec des enfants souvent en bas âge.

Un dîner pour la détente

Ces scènes ne se sont pas reproduites en Inde. Dans la salle vieillissante de Bombay, on s’attendait à une conquête spectaculaire. Ce fut au contraire un prêche musical adressé à des convaincus. Ici, pas de bruits parasites durant le concert. Pas de rappels massifs à la discipline que des garçons de salle adressaient en Chine à tous ceux qui essayaient de capter des images sur leurs smartphones. Pas de petites indisciplines donc. Le public est arrivé nombreux, s’est retrouvé au foyer, dans une ambiance feutrée et courtoise. Puis chacun a rejoint sa place et a attendu patiemment le début du spectacle. Dans l’assistance, l’ambassadeur de Suisse en Inde et au Bhoutan est l’invité de marque. On note aussi, dans les rangées, des expatriés, qui ne sont pas rares et dont certains ont adopté les habits traditionnels.

Lorsque le concert débute, un silence épais s’installe, tout juste rompu par des timides et sporadiques applaudissements entre les mouvements des œuvres à l’affiche. Ce sera le seul manquement aux canons qui régissent le monde du classique. Connaisseur, le public a réservé une ovation à Renaud Capuçon. Son Concerto pour violon op.61 de Beethoven ayant montré un soliste au meilleur de sa forme, à la fois terriblement lyrique et soyeux dans le mouvement lent («Larghetto») et virtuose à l’agilité décoiffante dans la cadence et la «coda» du «Rondo» final.

L’orchestre est parti lui aussi sous des applaudissements insistants et soutenus, dans un enthousiasme qui n’avait rien de l’effet de façade. Pour s’en convaincre, il fallait se faufiler dans les coulisses après le spectacle et voir à l’œuvre un chef visiblement touché par les nombreuses demandes d’autographe et de photos.

La soirée de Bombay aura donc offert tout cela, un mille-feuille d’images et de situations aux traits difficilement conciliables, dans la salle et dehors. Plus tard, les musiciens se sont retrouvés dans le cossu Taj Mahal Palace pour une réception dînatoire en présence de l’ambassadeur. Ce fut l’occasion de rendre hommage et de dire au revoir au premier timbaliste solo de l’orchestre, Yves Brustaux. Un homme qui, depuis 1973, a connu des chefs comme Wolfgang Sawallisch, Horst Stein, Armin Jordan, Fabio Luisi, Pinchas Steinberg, Marek Janowski et Neeme Järvi. Une figure historique donc, qui part à la retraite et ne connaîtra pas le règne que s’apprête à inaugurer Jonathan Nott.

Une soirée pour ressouder les rangs et se détendre, dans une tournée asiatique qui restera marquée par le défi qu’offre ce pays fascinant et complexe qu’est l’Inde. Les musiciens auront trouvé là, avec cette expérience, de quoi faire des récits pour la postérité.

Créé: 06.05.2016, 18h21

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