Musicien d’orchestre, par l’image et les mots

ClassiqueUne publication dresse des portraits sensibles d’artistes habitués à la discrétion. Envoûtant.

Astrid Arbuch, corniste en poste depuis 2015 au Sinfonietta de Lausanne; François Guye, violoncelle solo à l’OSR, qu’il a intégré en 1979.

Astrid Arbuch, corniste en poste depuis 2015 au Sinfonietta de Lausanne; François Guye, violoncelle solo à l’OSR, qu’il a intégré en 1979. Image: DENIS FELIX

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Vues de loin, ce sont des microhistoires dont tout le monde – mélomanes éclairés et amateurs foulant régulièrement les salles de concert – ignore de quoi elles sont faites et comment elles se sont forgées dans le temps. Ces destins artistiques se diluent et se perdent dans de grands ensembles instrumentaux. Ils sont incarnés par des musiciens qui ont décidé un jour, au cours de leur formation, d’emprunter le chemin particulier qui mène au sacerdoce orchestral. Alors, un choix artistique comme un autre? Pas vraiment. Pour en saisir les particularités, les significations et les enjeux humains qu’implique cette orientation, il faut plonger sans tarder dans les textes et les portraits photographiques qui charpentent les 197 pages de Musiciens d’orchestre.

Voilà donc une publication dont on pourrait dire qu’elle frappe les rétines par l’allant élégant des illustrations et par le soin méticuleux apporté aux lignes graphiques. Voilà aussi un ouvrage qui interroge et passionne en alignant des témoignages à la diversité et à la richesse saisissante. De sorte que, en tournant la dernière page, on se dit que si cette aventure éditoriale intrigue tant, c’est précisément parce qu’elle tend le micro et oriente les projecteurs vers une population qui a l’habitude de briller par sa discrétion, qui n’a pas pour coutume de raconter sa vie artistique et encore moins sa vie privée. Les voiles ont fini par tomber donc, et on doit cela à un trio de professionnels aguerris, qui a enquêté avec tact et empathie auprès d’un groupe choisi de trente-cinq musiciens. Qui sont-ils, ces investigateurs? Patrick Lehmann tout d’abord, qui est trompettiste dans plusieurs formations et officie aussi à la Haute École de musique (HEM) en tant que responsable du département des instruments orchestraux. À ses côtés, on trouve Aurélien Poidevin, adjoint à la recherche scientifique au département de composition et théorie de la même institution. Et il y a enfin le photographe Denis Félix, portraitiste qui aligne ici des visages lumineux et intenses sur des fonds noirs. Dans ce volet crucial de la publication, les instruments sont absents; le lecteur ne retient que les postures et les regards des interrogés.

Musiciens placés sous

En à peu près deux cents pages, donc, un monde se déploie, par touches sensibles, de manière impressionniste. «Nous avons ressenti le besoin de donner la parole à des acteurs placés sous de multiples contraintes, note Aurélien Poidevin. Celle de l’autorité exercée par le chef d’orchestre, par exemple, avec ses propositions artistiques imposées; celle aussi qui les mène à se fondre dans le moule. Nous nous sommes dit qu’il fallait comprendre, à travers leur parole, l’évolution du métier, pour que les étudiants qu’on forme ici, à la Haute École de musique, puissent bénéficier d’un discours qui ne soit pas uniquement celui du corps professoral, du coordinateur de département d’étude ou des experts.»

Cette mission relèverait ainsi du complément pédagogique. En réalité, elle s’adresse à un public large, à travers un propos agile et une articulation en trois parties: une première consacrée à la formation des futurs musiciens; une deuxième se tourne vers l’étape ô combien délicate des concours, qui ouvrent les portes à une carrière orchestrale; une dernière se penche sur la vie quotidienne du musicien. S’ajoute encore, en épilogue, le regard externe, mais avisé, posé par trois experts: celui du secrétaire général du Concours de Genève, Didier Schnorhk, de la directrice de l’Orchestre Dijon Bourgogne, Floriane Cottet, et du président du conseil de fondation de la HEM, David Lachat. «Les musiciens que nous avons interrogés présentent, comme plus petit dénominateur commun, celui d’avoir eu ou d’entretenir toujours une histoire avec la Haute École de musique de Genève ou avec les filières professionnelles du Conservatoire», souligne Aurélien Poidevin.

Des tabous sont enfreints

Les témoignages permettent de reconstituer de manière organique quelques aspects de la vie dans un orchestre, comme les relations entre les générations de musiciens qui le forment ou la gestion de la vie familiale. La parole, tout comme l’image, se libère par endroits. Une immersion rare dans les concours montre ainsi, en photos, la face cachée d’un rituel quasi secret au sein des orchestres. Ailleurs surgit la thématique de la santé au travail, celle des troubles de l’intensité sonore ou des troubles musculo-squelettiques. On pénètre alors le cœur d’un tabou, car «en parler peut vouloir dire affaiblir sa position au sein de l’orchestre, dans un milieu qui est dur et concurrentiel», note Patrick Lehmann. Ces traits, et d’autres encore, nous rapprochent de ces figures quasi anonymes qui participent pourtant de manière déterminante à la renommée et la légende d’un orchestre.

«Musiciens d’orchestre», Sous la direction de Patrick Lehmann et d’Aurélien Poidevin; Denis Félix (photographies). Éd. L’Œil d’or, 197 p. (TDG)

Créé: 10.11.2017, 19h17

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.