Il est minuit, silence, je joue

Instruments de musiqueEn plein boom, le piano silencieux séduit les locataires, une mode liée à la vie urbaine.

Dans son atelier, avenue de la Praille, le facteur de piano Pierre Fuhrer fait la démonstration d’un instrument «silencieux»: lorsqu’il est activé, un mécanisme empêche les cordes de vibrer et des capteurs électroniques sous les touches transforment le piano acoustique en synthétiseur.

Dans son atelier, avenue de la Praille, le facteur de piano Pierre Fuhrer fait la démonstration d’un instrument «silencieux»: lorsqu’il est activé, un mécanisme empêche les cordes de vibrer et des capteurs électroniques sous les touches transforment le piano acoustique en synthétiseur. Image: Laurent Guiraud

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C’est l’histoire véridique du gars qui bossait son piano six heures quotidiennes dans son minuscule trois pièces avec living-room, pipi-room et placard aux balais. Faut pas déranger les voisins? Pour y remédier, un «silent», un instrument silencieux, faisait l’affaire. Pas de sons perceptibles de l’extérieur, pas de notes ailleurs que dans le casque sur les oreilles du musicien. Tacatac tacatac. Les doigts tapotaient sur les touches sans autres bruits. Tacatac tacatac. Un clapotis tenace qui irritait le locataire du dessus. Lequel est descendu avec son fusil, pour faire de la porte des confettis. Par chance, le pianiste était allé boire un thé chez la voisine.

La sordide affaire, survenue il y a quelques années à Genève, pourrait effrayer plus d’un candidat à la pratique instrumentale en appartement. Heureusement, pareil coup de folie reste rare. Mais une question demeure. Où répéter, où travailler sa partition lorsqu’on s’adonne au piano, au violon, à la guitare? ou, nettement plus bruyant, la batterie, le tuba et, pis encore, la cornemuse? On sait l’attrait des Genevois pour la musique, qu’il s’agisse des professionnels comme des amateurs, sans oublier les écoliers. Gabriel, 8 ans, aura-t-il un jour ce coup d’archet précis qui sied à l’exécution d’une sonate de Bach? En attendant, les cordes grincent de plus belle et l’utilisation d’une «sourdine d’hôtel» apaise quelque peu les tympans des voisins. Quand bien même le son est moins bon lorsqu’il est étouffé. Difficile, en fait, d’apprendre la musique sans faire sonner de tout son soûl cordes, fûts et pavillons…

Mets-la en sourdine!

C’est que tout le monde n’a pas un local pour répéter, une cave dans sa villa ou un abri antiatomique. En ville, la place manque, les groupe de rock et leurs instruments amplifiés – cas le plus gênant en matière de décibels – le savent bien. Or, la population du bout du lac est essentiellement urbaine, 199 245 résidents intra-muros, 487 038 au total dans tout le canton selon l’Office cantonal de la statistique. Et les musiciens? Il y a sept ans, une estimation les imaginait au nombre de 50 000 environ, de l’accordéoniste patenté au joueur d’harmonica occasionnel, adultes et enfants compris.

La crainte de déranger ses voisins explique pour partie l’actuel boom des «silent piano». Chez le facteur genevois Pierre Fuhrer, pareils engins représentent actuellement entre 50 et 60% des livraisons. Même la légendaire pianiste classique Martha Argerich, dont il se murmure qu’elle vit la nuit, possède le sien dans son appartement des Eaux-Vives. Pratique, en effet: «Le système, qui ajoute à votre piano un synthétiseur (détails en encadré) existe depuis vingt ans, explique Pierre Fuhrer. Mais l’évolution des techniques de fabrication a démocratisé les prix. Nombre de parents commencent par une location pour leurs enfants.» Car eux aussi ne supportent pas toujours les accès mélomanes de leur progéniture.

Le «silent», cette panacée, n’a semble-t-il pas d’équivalent ailleurs en termes de popularité. A cet égard, il est utile de préciser que le piano reste l’instrument favori des écoliers. Mentionnons tout de même la batterie électronique, répandue parmi les apprentis batteurs. Et pour les cuivres, trombone, trompette et autres cors? «L’usage d’une sourdine électronique posée dans le pavillon permet d’amplifier le son qui vous est restitué dans le casque», nous résume-t-on au Vents du midi, aux Grottes. Si demandes il y a, précise le luthier, elles restent stables et concernent en priorité les enfants. Avantage certain, comme pour le «silent piano»: la possibilité de transformer le son, d’expérimenter. Où la trompette se fait violon, et le piano d’études orgue de cathédrale ou clavier funky. «C’est une opportunité stimulante, ludique pour apprendre la musique», s’enthousiasme Pierre Fuhrer.

S’accorder avec ses voisins

Mais tous les systèmes ne sont pas satisfaisants. Le saxophone, par exemple: problématique, car troué de partout. Impossible d’étouffer correctement le son. Reste la solution radicale: une sorte de cocon encombrant, difficile à manipuler, dans lequel on installe l’instrument. «En règle générale, les sourdines sont pénibles, constate le traversiflûtiste Claude Jordan, un pilier du jazz local. Car le travail du son est primordial, et bouger ses doigts devient de la pure gymnastique.»

Reste alors à s’accorder avec son entourage. Tout vient de là, finalement? «La meilleure chose à faire, c’est de sonner chez ses voisins pour leur expliquer qu’on fait de la musique. Dans la grande majorité des cas, il n’y aura aucun conflit. Ce qui dérange entre locataires, c’est plutôt la télévision allumée, les enfants qui jouent au foot dans le salon ou la perceuse», relate Silvain Guillaume-Gentil, ancien îlotier aux Pâquis. Sa longue expérience sur le terrain est sans équivoque, d’autant plus que le policier pratique lui-même un instrument. S’il constate une évolution, elle concerne les jeunes, plus intéressés par les instruments amplifiés. «Pour jouer chez soi, on met alors le casque. La pression acoustique, proche de l’oreille, s’avère dangereuse pour l’ouïe.»

Un saxophoniste en cage

Tandis que les plaintes pour tapages sont en baisse à Genève (50% des nuisances en 2012, 30% en 2014), de manière générale le «bruit des voisins» diminue lui aussi. Tant mieux, car les amendes ont, elles, explosé. Aux logements en location, leurs règles sont précisées dans le bail, qui suivent les directives cantonales. Ainsi, les nuisances sonores ne sont pas plus autorisées pendant la journée que pendant la nuit. Au locataire d’avoir des égards pour ses voisins. Et si je veux m’entraîner huit heurs par jour? «Tant que ça ne dérange pas, c’est possible, indique le responsable technique de la régie Pilet Renaud. En cas de problème, par exemple avec les bâtiments du début du XXe siècle, mal isolés, nous réalisons des mesures acoustiques.»

Du placoplatre aux murs sera-t-il suffisant? Un tapis sous le piano? Solution radicale en matière d’aménagement, le caisson insonorisé. Une installation coûteuse, à laquelle ont recours avant tout les professionnels du classique notamment. Bricoleur, le célèbre saxophoniste de jazz genevois Maurice Magnoni s’était, lui, construit une cage de deux mètres sur deux, avec plancher surélevé.

Au bout du compte, tout est question de tolérance. Or, les perceptions d’un bruit incommodant peuvent varier d’une personne à l’autre. «Lorsque j’étudiais la flûte traversière au conservatoire, raconte Claude Jordan, j’avais pour voisine une vieille dame à l’affût des moindres bruits. Un jour, elle m’a carrément reproché de faire de la trompette! Mais j’avais de la chance. Mon voisin, lui, jouait du cor des Alpes…»

Créé: 11.11.2015, 19h14

Des pianos transformistes, la belle affaire

«Rapport qualité-prix exceptionnel!» s’exclame Pierre Fuhrer. Sous les doigts du facteur de piano, un instrument tout neuf sommeille. Dans son immense atelier, avenue de la Praille, la démonstration commence. Levier, touche, ressort: d’un clic, les marteaux qui d’ordinaire frappent les cordes sont stoppés net et le son est dévié. L’instrument acoustique, le piano à proprement parler, se transforme alors en synthétiseur: le musicien continue de jouer sur les touches habituelles, mais le son diffusé dans le casque provient d’une banque sonore préenregistrée. Force, vitesse, attaque, une centaine de paramètres sont captés, qui restituent un jeu semblable à l’instrument acoustique. Voici le «silent piano». Ses avantages? «Les écoles de musiques, conservatoires, etc, refusent les élèves qui jouent sur un piano numérique, pas adéquat pour l’apprentissage. Avec un silent, lorsqu’on passe au système numérique — avec des capteurs électroniques sous les touches —, les sensations physiques restent les mêmes qu’avec un vrai piano. Fondamental pour l’apprentissage. Le silent, c’est l’alternative géniale!»

Le «silent», précise Pierre Fuhrer, a été inventé par la firme japonaise Yamaha il y a vingt ans, rapidement suivi par la concurrence, notamment le «anytime» de Kawai. «Les premiers modèles ne sonnaient pas bien. Mais à chaque génération, ses progrès en électronique! Tous les deux ans, il y a un plus. Aujourd’hui, un instrument permet de jouer avec une vingtaine de sonorités différentes, orgue, clavecin, etc, plus un métronome ainsi que la possibilité de s’enregistrer.» Une prise MIDI — une interface digitale — permet de se brancher directement sur un ordinateur.

Enfin, raison du succès actuel, les prix ont baissé: «Le premier silent que nous avons installé coûtait dans les 4000?francs. Actuellement, on est 40% moins cher. Un instrument en entrée de gamme avec le système installé en usine coûte quelques 6000?francs, soit le prix de l’instrument plus 2000?francs pour le système.» Avec les pianos d’origines asiatiques, chinois notamment, les coûts baissent encore, et pareils engins deviennent accessible à un plus grand nombre de musiciens. «Mais la qualité baisse aussi», déplore le facteur. Qui ajoute encore: «On adapte également des pianos de famille: dans ce cas, il faut une place minimum dans l’instrument pour installer le système». Réalisé sur mesure, il en coûtera dans ce cas entre 2600 et 3100?francs.

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