Mendelson, le rock est politique

DisqueDe Springsteen à Sonic Youth, le puissant combo de Pascal Bouaziz adapte douze brûlots chargés de violence, livrés au sens commun du monde francophone.

Le groupe français Mendelson livre avec «Sciences politiques» un album tout entier tourné vers le songwriting anglophone, de Springsteen à Sonic Youth, de Leonard Cohen à Alan Vega.

Le groupe français Mendelson livre avec «Sciences politiques» un album tout entier tourné vers le songwriting anglophone, de Springsteen à Sonic Youth, de Leonard Cohen à Alan Vega. Image: Fanchon Bilbille

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Qu’ont en commun Bruce Springsteen, Leonard Cohen, Marving Gaye et The Jam? Tous anglophones, Américains ou Anglais, tous fameux, ils ont, au fil de leurs chansons, abordé des thématiques touchant au politique. Critiques susurrées ou éructées, le verbe en guise de protestation, de dénonciation, de la guerre, du népotisme, du racisme, du capitalisme. De la violence de l’Homme contre l’Homme. Tout ce que Pascal Bouaziz, chanteur du groupe français Mendelson, a saisi de sa plume acérée pour le rendre de son timbre cru au territoire francophone. Tandis que le reste du groupe taille sur des cadences lourdes une route de feu dégorgeant des orgues vibrantes, lançant vers le ciel des guitares hurlantes. Brut, industriel, minéral. Splendide.

Sciences politiques, sixième album en vingt ans de carrière pour cette formation rock résolument à part, groupe culte s’il en est, ne constitue pas à proprement parler un disque de reprises. Plutôt un album d’adaptations, une traduction corrélée avec le contexte socioculturel propre à l’Europe d’aujourd’hui. En cela, déjà, Sciences politiques s’avère original. Il y a cinquante ans, Hugues Aufray édulcorait Dylan pour les besoins du marché français? En 2017, Mendelson transpose avec subtilité les crevasses profondes dont faisait état la chanson anglophone, il y a cinquante ans déjà.

Le langage du territoire

En 1992, Pascal Bouaziz avait aimé Youth Against Fascism des New-Yorkais Sonic Youth. Les paroles lui semblaient parfaites. Vingt ans plus tard, le chanteur parisien les a digérées et transformées: où le «Ku Klux Klan» laisse place aux «frontistes». Où la phrase «A sieg heil-in’squirt/You’re an impotent jerk/Yeh a fascist twerp» se métamorphose en «nazi débile hagard, fasciste archaïque, disparaît dans l’histoire des australopithèques». Et lorsque, au climax d’une inexorable montée électrique, Mendelson balance «tu tues des enfants juifs à la sortie de l’école et deviens teen idol sur les réseaux rebelles», la référence est claire, c’est la tuerie de Toulouse en mars 2012.

Pareilles acclimatations entendent restituer pour un public francophone, européen, la puissance de textes qui lui échapperait autrement. «Il s’agissait d’adapter ce qui n’était pas réellement sensible aujourd’hui et ici, des références culturelles, des paysages qui ne sont pas immédiatement perceptibles par l’Europe du XXIe siècle, explique Pascal Bouaziz. Lorsque Springsteen parle du désert mexicain, cela m’évoque les camps des Roms aux frontières de Paris.»

On ne peut jamais percevoir le monde qu’avec la langue d’où l’on vient. Et c’est vrai. «Aussi loin qu’on jette le regard, on regarde toujours d’un seul point de vue. Le mien est très français. Dans la prosodie anglaise, j’y perçois les alexandrins. Dans l’italien, je retrouve les phrases d’Aragon. Je veux rester solidaire de l’Inuit, du Papou. Mais je ne peux pas faire semblant d’être un Inuit ou un Papou. Or, c’est beau aussi de buter sur une incompréhension, une limite. Le voyage reste un effort pour aller vers l’autre.»

Les titres eux-mêmes ont été transformés. Là où l’on écoutait Almost Like the Blues de Leonard Cohen, Ghost of Tom Joad de Bruce Springsteen, Inner City Blues de Marvin Gaye, il y a, à présent, Les peuples, Le soulèvement, La panique… Suivent La nausée, La guerre, La décence, comme autant de chapitres d’un même livre. «Les chansons américaines, aujourd’hui, parlent mieux de politique. Depuis la mort de Jean Ferrat, personne n’a repris le flambeau d’une chanson francophone qui soit politique, belle, bien écrite. Ferrat comme Springsteen me touchent à un même endroit du cœur. C’est un appel à l’espérance, le désir d’élever les gens.»

L’urgence du passeur

Il y a urgence. Mendelson en fait part. «On ressent une certaine fatigue, on sent la volonté de dépasser les vieux paradigmes politiques, constate Pascal Bouaziz. Droite et gauche ne produisent plus de pensées. Les failles sont ailleurs, qui demandent une autre manière d’être citoyen.» La chanson politique vise-t-elle à faire réagir? «Cela, c’est le propre des chansons militantes. Les chansons politiques, elles, transmettent des doutes, des réflexions. Pas des certitudes. Quand on fait un cadeau, on n’exige rien en retour. Sinon, c’est un ordre. La chanson politique, on y donne tout ce qu’on peut. Et l’autre, l’auditeur, s’en empare. A lui de l’aimer vraiment. Ou de la revendre sur eBay…»

De fait, Sciences politiques ne se prend pas facilement. Lorsque l’album s’achève sur Viet Vet d’Alan Vega, devenu La dette, c’est une longue descente qui s’achève dans les pas d’un vétéran, «un trou sanglant à la place des bras». Exclu, traqué, détruit. La violence est ici, dans le quotidien, hors des champs de bataille, hors du faisceau des projecteurs. Elle est terrible. Mendelson s’en est emparé, l’a transmise, démarche radicale, difficile, essentielle. «Mon métier, ici, c’est passeur», résume Pascal Bouaziz. Il passe. On prend.

Mendelson «Sciences Politiques» (Ici d’ailleurs)

Pascal Bouaziz, de Mendelson, présente le travail du groupe sur la reprise de Almost Like the Blues, de Leonard Cohen, rebaptisé Les Peuples. Toutes choses formidables à retrouver, par chapitres, sur le site de Mendelson.

Créé: 31.03.2017, 19h27

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Les Chinois exportent à nouveau
Plus...