Médée, la voix sanglante

OpéraLa cantatrice Anna Caterina Antonacci incarne au Grand Théâtre le rôle-titre de l’opéra de Marc-Antoine Charpentier. Rencontre avec une tragédienne chaleureuse et distinguée.

Anna Caterina Antonacci revient au Grand Théâtre, après avoir incarné le rôle-titre d’«Iphigénie en Tauride» de Gluck en 2015.

Anna Caterina Antonacci revient au Grand Théâtre, après avoir incarné le rôle-titre d’«Iphigénie en Tauride» de Gluck en 2015. Image: GEORGES CABRERA

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Dans les nouveaux sous-sols du Grand Théâtre, là où béton nu et bois clairs se croisent dans les salles de répétitions, Anna Caterina Antonacci nous reçoit avec un mélange de chaleur et de distance distinguée. La cantatrice bolognaise fait un retour attendu dans la maison lyrique genevoise, sur une scène qui a vu briller ses talents de tragédienne. Les années ont passé depuis sa première apparition sur ce plateau, et cependant on n’oubliera pas sa lointaine Cassandre – «Les Troyens» de Berlioz repris à Genève en 2007 – rôle qui lui a valu en 2003 une consécration mondiale. Et on garde une trace tout aussi profonde de son Iphigénie – «Iphigénie en Tauride» de Gluck – livrée en 2015. Aujourd’hui, un autre personnage, sanglant et désespéré, l’attend: Médée, magicienne meurtrière de ce chef-d’œuvre baroque imaginé par Marc-Antoine Charpentier.

Vous avez chanté Medea de Cherubini, mais jamais la Médée de Charpentier. Que vous inspire cette variation sur le personnage?

Le premier contact n’a pas été évident, il m’a plongée dans l’incertitude parce que je ne trouvais pas le rôle assez bien expliqué, ni par la musique, ni par le livret. En avançant dans le travail de son exploration avec le metteur en scène David McVicar, je l’ai mieux cerné et compris. Reste l’impression que la Medea de Cherubini est une figure qui me paraît plus moderne, tandis que celle de Charpentier met en relief un trait inexistant chez le compositeur italien: la transformation humaine d’une magicienne maléfique, qui accomplit cette mutation par amour pour Jason.

Qu’apporte la mise en scène de David McVicar, qui a réussi à vous rapprocher de ce personnage?

Disons qu’il est parvenu à passer outre ma crainte d’avoir affaire à un sujet excessivement baroque. Il a fait de Médée une sorte de bête assoiffée de sang; il lui a conféré ce trait extrême, qui place le personnage loin de ce champ psychiatrique et fataliste que suggère Cherubini. David McVicar fait une fois encore preuve d’une grande créativité. J’ai chanté pour lui des personnages de Britten, Berlioz, Haendel ou Monteverdi et à chaque fois, j’ai retrouvé dans ses approches une fantaisie et une imagination débordantes. J’ai toujours eu l’impression de pouvoir saisir la modernité que recèlent tous les opéras auxquels nous nous sommes confrontés.

Comment entrez-vous dans un nouvel ouvrage? Par quoi commencez-vous?

Je lis tout d’abord le texte. Puis j’écoute des enregistrements, qui me sont très utiles pour comprendre les grandes lignes et les structures. Mais en réalité, je me rends toujours compte que la vraie découverte d’une pièce se produit durant les répétitions. La démarche solitaire n’atteint jamais le niveau d’imagination et de créativité que permet le travail d’équipe.

Comment se déroulent les répétitions avec Leonardo Garcia Alarcón?

Cette pièce, comme d’autres contemporaines, présente des passages accompagnés par un basso continuo. Mais ici, les partitions ne sont pas tout à fait écrites et arrêtées. Cela rend tout plus compliqué de mon point de vue, parce que je ne peux pas compter sur une base solide sur laquelle poser ma voix. Alors, il faut inventer et réinventer à chaque répétition, en faisant parfois les comptes avec les oublis et les imprécisions. D’autres opéras de l’époque présentent des récitatifs très écrits. Ceux de Gluck, par exemple, sont bien structurés et ne se prêtent pas à discussion. Pour celui-ci, je me suis trouvée souvent dans le doute. Nous avons donc beaucoup travaillé avec Leonardo Garcia Alarcón, qui a conçu toutes ces parties flottantes avec son ensemble Cappella Mediterranea. C’est un chef qui fait preuve d’une infinie patience, avec les défaillances de ma mémoire notamment.

Vous avez chanté des personnages forts, comme Cassandre, Poppea ou Carmen. Comment les percevez-vous aujourd’hui, avec le recul?

Elles resteront pour toujours des grandes amies, des complices qui ont accompagné une partie importante de ma carrière. Certaines d’entre elles ne sont plus dans mon quotidien. C’est le cas de Poppea, par exemple. Une figure qui m’a tant attirée, qui est à la fois sensuelle, féminine et traversée par un arrivisme puissant.

Lequel vous manque le plus?

En les abandonnant pour des raisons d’âge, je ne les ai jamais regrettés. Je me suis découvert, au contraire, une faculté à accepter le temps qui passe, à comprendre les limites qu’impose la voix avec les années. Il y a cependant des figures qui me manquent parce que je ne les ai pas assez chantées et creusées. J’aurais beaucoup aimé croiser une fois encore Armide de Gluck, par exemple, que j’ai incarnée il y a plus de vingt ans. Au contraire, je ne saurais plus qu’ajouter à des figures comme Carmen ou Cassandre, que j’ai creusées au fil des innombrables productions auxquelles j’ai participé.

Vous reste-il des personnages que vous aimeriez rencontrer pour la première fois?

Beaucoup de rôles qui ont marqué ma carrière sont venus à moi par un concours de circonstances inattendu. Je pourrais citer Gloriana de Benjamin Britten, que j’ai chantée récemment. Avant de recevoir la proposition, j’ignorai tout de son existence. Cela a été le cas encore pour une pièce comme «Sancta Susanna» d’Hindemith, qui a été une découverte absolue et m’a apporté une intense joie musicale. Alors, je n’ai pas de souhaits particuliers… Enfin, peut-être un: j’aimerais pouvoir plonger une fois dans des rôles plus comiques et me confronter à des œuvres plus légères, comme «La Périchole» ou «La Grande-duchesse de Gerolstein» d’Offenbach. Mais je n’ai jamais reçu de proposition de ce genre.

Comment se fait-il que le répertoire français soit davantage présent que l’italien dans votre carrière?

Il y a eu un fait déclencheur qui explique tout, c’est la production des «Troyens» de Berlioz à Paris en 2003. J’avais chanté des compositeurs français auparavant, mais avec cette production, il y a eu un très gros déclic. Le rôle magnifique de Cassandre m’a valu un succès immédiat. Ce fut la clef de voûte de ma carrière, alors que j’avais déjà 42 ans.

Quel souvenir en gardez-vous aujourd’hui?

Celui d’un travail long et minutieux avec le chef John Eliot Gardiner. Il faut se souvenir de ses choix étonnants: en faisant appel à des voix légères comme celle de Susan Graham ou la mienne, le maestro allait à contre-courant. Il s’éloignait des grosses voix wagnériennes qu’impose ce genre d’ouvrages. Au final, cette orientation audacieuse s’est révélée payante.

Aujourd’hui, où se trouve votre chez-vous musical?

Dans la musique française, sans hésitation. D’autant que le répertoire italien n’offre pas beaucoup de rôles adaptés à ma voix. Rossini allait très bien à mes débuts, il m’a apporté tant de belles expériences. Mais aujourd’hui, je ne pourrais plus le chanter.

Quels sont les souvenirs les plus forts qui vous lient à Genève?

Il y en a beaucoup. Je citerais «La Clemenza di Tito» en 2006, aux Forces Motrices, ou «Les Troyens». Et enfin «Iphigénie en Tauride», dans un rôle que je chantais pour la première fois à l’époque et que j’ai pu retrouver ailleurs.

«Médée», tragédie en cinq actes de Marc-Antoine Charpentier, Grand Théâtre, du 30 avril au 11 mai. www.geneveopera.ch (TDG)

Créé: 26.04.2019, 16h59

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