Mao Fujita tente de perpétuer l’esprit de Clara Haskil

ClassiqueLe jeune pianiste japonais a remporté le 27e concours à Vevey vendredi. Récit et analyse d’une édition très attendue.

Mao Fujita dans le «24e Concerto» de Mozart avec l'OCL vendredi à Vevey.

Mao Fujita dans le «24e Concerto» de Mozart avec l'OCL vendredi à Vevey. Image: Céline Michel

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L’attente était grande vendredi soir au Reflet. Le Théâtre de Vevey accueillait en effet la finale du 27e Concours de piano Clara Haskil, qui devait, en quelque sorte, faire oublier la déception de 2015, où aucun des finalistes n’avait convaincu le jury, déjà présidé par Christian Zacharias. Une fois n’est pas coutume, l’excitation autour des candidats avait été très tôt entretenue par le concours, qui annonçait que les épreuves de sélection sur dossier avaient enthousiasmé le jury restreint, imaginant déjà quatre prix potentiels! A chaque épreuve éliminatoire, le haut niveau musical du cru 2017 était mis en avant. A l’issue des demi-finales, ce sont trois concurrents aux personnalités très tranchées qui ont été retenus pour la finale accompagnée par l’OCL et Christian Zacharias, en ouverture du Septembre Musical.

Hongkongais de 21 ans, Aristo Sham entre en scène avec déjà une réputation de grand technicien sûr de ses effets. Dans le Concerto de Schumann, le lauréat du concours de New York l’an dernier développe un jeu très solistique et articulé, non sans quelques duretés. Il impressionne par son assurance, en particulier dans le final mené à un rythme haletant, sans une seconde de répit.

Moins démonstratif mais très sensible, le jeu d’Alberto Ferro dans le 2e Concerto de Chopin séduit par son toucher fluide, très organique dans son dialogue avec l’orchestre. Le mouvement lent s’impose comme un grand moment de suspension élégiaque. L’Italien de 21 ans fait part d’une compréhension cohérente et d’une vision bien plus intime que son prédécesseur de la pièce imposée, le sombre 6e Nocturne «Tenebrae» de Nicolas Bacri. Il se verra récompensé par le jury Childrens Corner, réunissant sept jeunes pianistes du Conservatoire de Vevey.

Fascination pour le Japonais

Dans son costume trop grand pour lui, Mao Fujita, tout juste 19 ans, en fait cinq de moins. Le côté poupin de son visage participe à la fascination qu’installe d’emblée le Japonais dans le 24e Concerto de Mozart, car cette fraîcheur enfantine transparaît dans la pureté de son jeu, tout en étant contredite par son affolante virtuosité. L’intensité débridée de ses élans soudains dénote une facétie très imaginative ainsi qu’un bonheur communicatif à jouer. Son extase est la nôtre.

Pourquoi ce jeu-là convainc-t-il le public, les musicologues de la Jeune Critique, le compositeur Nicolas Bacri et le jury à la quasi-unanimité? On touche là à ce mystère de l’interprète qu’interroge le tout récent film consacré à Clara Haskil et que Mao Fujita renouvelle, à sa manière de Janus adolescent. Grâce à l’experte traduction d’Angelina Komiyama, membre de la Jeune Critique, on a pu apprendre que Mao Fujita a découvert Clara Haskil grâce à son professeur à Tokyo, qu’il a beaucoup apprécié le répertoire proposé par ce concours, qui n’exige pas de jouer trop d’études virtuoses: «Je n’aime pas trop cela!» Et, évidemment, Mozart est son compositeur préféré. (TDG)

Créé: 28.08.2017, 10h47

L’impact des concours en vue

A quoi servent les concours internationaux de musique? Quel est leur impact sur la carrière des musiciens? C’est à ces questions que la sociologue Miriam Odoni a tenté de répondre dans une thèse soutenue en 2015 à l’Université de Genève.

Cette année, la chercheuse a eu l’autorisation exceptionnelle d’assister à toutes les délibérations du jury du Concours Clara Haskil: «Les jurys sont des lieux très secrets; jamais personne de l’extérieur n’a pu y accéder. Or, c’est très intéressant pour comprendre comment se base la sélection et l’évaluation des candidats et répondre à la critique la plus répandue contre les jurés, qui favoriseraient leurs élèves.» En l’occurrence, le concours veveysan élimine ce risque en demandant aux jurés de noter le nom des candidats retenus pour l’étape suivante sur des bulletins secrets: «Il n’y a pas de délibérations, sauf en cas d’égalité des voix.»

Pour sa thèse, Miriam Odoni a suivi plusieurs concours (Genève, Reine Elisabeth à Bruxelles, Montréal, ARD Munich, Ecosse, Franz Liszt à Utrecht) et interrogé quantité de jeunes musiciens afin de comprendre comment ils construisent leur répertoire, comment ils gèrent le stress, les émotions et toute une série d’incertitudes liées aux résultats, aux critères d’évaluation du jury (quelle stratégie adopter pour plaire à un juré et déplaire à un autre?) et à l’orientation de leur future carrière (soliste, accompagnateur, enseignant).

«Les concours représentent un passage particulier dans la vie d’un interprète, entre 15 et 30 ans, détaille la chercheuse. Ils jouent un rôle essentiel d’apprentissage, de socialisation, de construction d’une biographie et d’un réseau professionnel.» Prise au jeu du concours, Miriam Odoni se réjouit de voir triompher Mao Fujita, son favori, tout en pointant la difficulté irréductible de l’évaluation: «A la fin, les détails ne comptent plus et le choix se passe de mots.»

Infos

Vidéo de la finale sur www.arte.tv
www.clara-haskil.ch

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