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Une louche d’anxiété et un bilan rêvé pour Antigel

Le spectacle oppressant et abouti «Le Corridor» a clos une édition remarquable.

Scène du spectacle «Le Corridor», signé par Made in Antigel. L’expérience d’une déambulation oppressante et d’une confrontation avec des figures inquiétantes.
Scène du spectacle «Le Corridor», signé par Made in Antigel. L’expérience d’une déambulation oppressante et d’une confrontation avec des figures inquiétantes.
LAURENT GUIRAUD

En foulant la porte d’entrée et en plongeant dans les dédales de couloirs qui parsèment le sous-sol de l’immeuble, une poignée de tentacules anxiogènes ont surgi et ont capturé sans prévenir les présents. Quelques marches descendantes d’escaliers ont suffi à l’affaire. Alors, le nez planté contre un mur épais de fumée, les yeux cherchant le chemin dans une succession de lumières stroboscopiques, les pavillons auditifs encombrés par toute sorte de bruits versant tantôt dans le strident, tantôt dans l’infra-basse, le spectateur s’est vu coupé, d’un coup, d’un seul, de tout ce qui le relie à son univers habituel, connu et maîtrisé.

«Le Corridor», spectacle inscrit dans le programme Made in Antigel, ce fut cela: l’expérience d’une déambulation oppressante, la confrontation avec des figures inquiétantes, surgies ici et là durant la pérégrination, et le rapprochement avec des univers esthétiques érigés en œuvre d’art par des maîtres comme Stanley Kubrick ou David Lynch.

Pseudo-lapins, crypto-loups

Cette histoire, comme d’autres tout aussi originales, a marqué d’une touche puissante l’édition du festival genevois qui a fermé ses portes dans la nuit de samedi. Présentée trois soirs durant entre les murs de l’école Le-Sapay de Plan-les-Ouates, la proposition a fait mouche. Pour sa dernière salve de samedi, dans ce bâtiment de construction récente, une foule compacte était au rendez-vous. Elle a écouté les indications distillées à l’accueil puis, elle s’est laissée docilement segmenter en plusieurs groupes. Chacun a alors suivi d’étranges personnages en combinaisons noires, aux têtes rappelant pseudo-lapins, crypto-loups et canidés sauvages à l’identification problématique.

Interdiction est imposée de devancer dans les couloirs ces guides intransigeants, qu’on suit hésitant grâce à leur torche colorée. Obligation est faite de chouchouter et de couper cette bouée de sauvetage contemporaine qu’est le smartphone. Ainsi démuni, accompagné par une centaine de points d’interrogation, on aura parcouru des dizaines de mètres de couloirs, aux côtés d’humanoïdes spectraux, tel ce géant au costume fait de bandelettes étroites de tissus, tournant de manière inquiétante sur lui-même. Et on aura pénétré dans des salles pour assister à des performances toujours intrigantes et parfois dérangeantes.

Du fakirisme troublant

Tour à tour, voilà un homme – Marc Oosterhoff – aux yeux bandés, se tenant en équilibre sur des espaliers, traversant par la suite l’espace pour terminer son numéro en faisant passer à une vitesse soutenue une lame de couteau entre les doigts de sa main. Le tout en chantant une comptine. Pourquoi pas? Plus loin, dans une robe noire, voile aux yeux et chapeau melon sur la tête, la pianiste Audrey Vigoureux a martelé un thème obsédant: une succession de notes et d’arpèges pour épaissir la tension.

Celle-ci est montée d’un ton encore avec les prouesses de fakir servies par le performer Tom Cassani. Regard dérangé, sourire ouvrant à une dentition entièrement métallique, l’artiste a d’abord enfoncé à coups de marteau de longs clous dans son nez. Et il a fait passer par la suite un gros crochet métallique par le même orifice, pour en faire apparaître la pointe dans la bouche, en passant par la gorge. Troublant.

Pour atténuer ces secousses, il y a eu la touche cabaret du musicien Julien Israelian et de Lalla Morte, danseuse féerique armée de grands éventails plumés. Et les mélopées douces des Béninois du Gangbé Brass Band, par lesquels s’est achevée une aventure sombre mais entièrement aboutie.

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Les concerts au centre-ville, la pop au premier rang

Sophie Hunger était parfaite, Odezenne décoiffant, Seu Jorge extraordinaire, Anna Calvi énergique, Low fascinant. Et Yann Tiersen tout à fait charmant. Exception de Seu Jorge au Victoria Hall, c’est à l’Alhambra qu’est passé le gros des troupes musicales engagées par Antigel. À l’instar de La Bâtie en septembre, des Créatives en novembre, le festival d’hiver recentre ses forces sur le cœur de la Cité. Là où est susceptible de se rendre la majorité du public. Même constat pour les théâtres partenaires, tels Saint-Gervais sur la Rive droite et l’ADC aux Eaux-Vives. Vu de la sorte, le Forum Meyrin, la salle des fêtes de Thônex, l’Épicentre de Collonge-Bellerive, la salle du Lignon, sa piscine, font office de satellites dans la cartographie de la manifestation genevoise.

Car l’essentiel est au centre. Concernant la musique (29 propositions au total, contre douze pour les arts vivants, sans compter les onze soirées électroniques du Grand Central), huit concerts de premier plan avaient lieu à l’Alhambra. Affichant souvent complet avec une capacité de 750 personnes, la salle a réuni au moins 5000 personnes sur les 50 000 que draine chaque année Antigel. À cet égard, la soirée d’ouverture assurée par Sophie Hunger, avec une affluence exceptionnelle de 1100 personnes – soit la jauge maximale de la salle, en attente d’une autorisation définitive – indique l’intérêt du festival pour ce type de lieu. Antigel cartonne et entend ne rien perdre sur sa billetterie.

«En investissant l’Alhambra, nous voulons démontrer le potentiel de ce qui s’apparente à la Cigale de Paris», soutient Eric Linder, programmateur musique et directeur artistique d’Antigel. Il ajoute: «L’Alhambra a tout pour s’inscrire dans le circuit romand, au même titre que les Docks de Lausanne.»

Le festival, qui joue à plein sur les propositions en intérieur, conforte son rôle de grand pourvoyeur de musiques pop à Genève. Au détriment des clubs? C’est, en l’occurrence, le créneau que ne remplit plus l’association PTR, à l’Usine, subventionnée. Mais celui qu’occupe la saison d’Opus One à Thônex, privée. Antigel, qui ambitionne d’ajouter, chaque année un peu plus, des dates supplémentaires hors des trois semaines de février. Au prétexte de la 10e édition en 2019, Eric Linder a ainsi programmé The Good, The Bad & The Queen, avec dans ses rangs Damon Albarn, lundi 22 juillet au Victoria Hall. Une semaine après le Montreux Jazz Festival, précisément la veille de Paléo. Fabrice Gottraux

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