Le «live», un rite des temps électriques

week-end en étéAvec l’avènement des festivals de plein air dans les années 60, le concert devient le symbole des rassemblements populaires

Le 5 juillet 1969, deux jours après la disparition tragique du guitariste Brian Jones, le groupe anglais The Rolling Stones organise un concert gratuit dans le plus grand parc du centre de Londres, Hyde Park, qui voit débarquer ce jour-là un demi-million de personnes. Loin encore des stades immenses que le «band» foulera plus tard, la scène est toute petite. Mais les enceintes, déjà, crachent leur son tous azimuts.

Le 5 juillet 1969, deux jours après la disparition tragique du guitariste Brian Jones, le groupe anglais The Rolling Stones organise un concert gratuit dans le plus grand parc du centre de Londres, Hyde Park, qui voit débarquer ce jour-là un demi-million de personnes. Loin encore des stades immenses que le «band» foulera plus tard, la scène est toute petite. Mais les enceintes, déjà, crachent leur son tous azimuts. Image: Daily Mirror

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Concert: exécution d’une ou plusieurs compositions musicales devant un auditoire. Et ça remonte à quand? L’Antiquité avait ses aèdes chantant les épopées, Rome ses cérémonies religieuses, ses concours également. Au XVIIe siècle, l’Europe des élites a adoré la musique dans les cours, pour divertir, pour le prestige. Et pour la messe, alors! Vu du XXIe siècle, peut-on encore imaginer Bach en maître de chapelle larguant ses cantates fabuleuses à l’occasion du culte dominical? Ce même Bach qui, toutefois, sortait volontiers des cercles sacrés ou privés pour une exécution d’orchestre en public, dit-on. Quant à savoir où, pour la première fois, on fit payer une entrée… En Angleterre assurément, en 1672 probablement. Société de concerts, on appelait cela.

Quel rapport avec, mettons, Depeche Mode sur la Grande Scène de Paléo? Hormis cet attrait immémorial des communautés humaines pour le «live», comme on dit chez les Anglo-Saxons, on croirait ne rien trouver de commun entre le show-business du XXIe siècle et le prince électeur du Saint Empire romain germanique «offrant» à sa suite quelques agapes mélomanes. Vraiment? Commentaire glané en 2018 chez la chanteuse belge Axelle Red: «À l’exception des rares artistes globalisés, les musiciens sont redevenus des troubadours qui, en échange d’un repas, doivent chanter pour le roi.»

Les Rolling Stones vont au parc

Ainsi fait. Nous sommes au XXIe siècle. Il y a des troubadours qui rament pour un kopeck. Et ceux qui campent au sommet de l’affiche. Ceux-là mêmes dont le sens commun voudrait croire qu’ils sont mythiques. Comme leur concert. Et ça a commencé quand? En Grande-Bretagne, certainement. Ou alors de l’autre côté de l’Atlantique. Mais dans les années 60, c’est certain. Un exemple fameux: Hyde Park, 5 juillet 1969. Une foule immense a envahi le centre de Londres. La chronique de l’époque évoque un demi-million de personnes. Qui a vraiment entendu le concert que donnaient ce jour-là les Rolling Stones en hommage à Brian Jones? Deux jours plus tôt, le blond guitariste du groupe anglais était retrouvé mort dans sa piscine. Sur scène, Mick Taylor prenait, pour la première fois, sa succession en public. «The Stones in The Park» nourrit aujourd’hui encore la légende du rock, à travers film et photos d’époque. La prestation, pourtant, de l’aveu même des musiciens, fut assez lamentable, le groupe n’ayant joué en public qu’une seule fois les deux années précédant Hyde Park.

Années 60: qu’y a-t-il de remarquable en musique? L’avènement du rock psychédélique. La naissance de ce qu’on qualifiera de «supergroupe» également, ainsi de Led Zeppelin. Mais ce qui change, fondamentalement, c’est l’organisation de concerts géants. Des événements populaires et populeux. Le «live» comme rite des temps électriques impose son maître étalon. Grâce soit rendue à la technologie, l’amplification à grande échelle permettant de telles prestations. Y compris dans le classique (lire ci-dessous).

Aux héros du «stadium rock»

Des «open airs», il y en eut à la pelle. À commencer par le Human Be-In de San Francisco, en 1967, mode hippie pour la jeunesse blanche des États-Unis. Gratuit, comme le Monterrey International Pop Music Festival, six mois plus tard. Puis celui de l’île de Wight, en Angleterre, motivé par des objectifs purement commerciaux. Puis le festival de Hyde Park, à Londres, celui-là même qui vit jouer les Rolling Stones. Enfin, Woodstock, en 1969 également, événement qui, à lui seul, résume les autres. L’embellie hippie aura pris fin rapidement. L’économie des concerts, elle, s’est perpétuée. Dans les années 70, on parle de «stadium rock»: Queen, Bruce Springsteen, The Police sont ses nouveaux héros. Comme, aujourd’hui, U2, Muse ou Coldplay. Dans les années 80, on parle de profession. Et non pas tant de foi que de métier. Finances, contrats, logistique: l’événementiel est un marché! Le concert est devenu un produit de consommation.

Woodstock, Hyde Park: du haut de ces enceintes, un demi-siècle nous contemple. S’il y a une mythologie du concert, elle est dans ce cas indissociable de l’idéologie capitaliste. Celle-là même qui sous-tend les festivals géants, communion profane dans les saucisses et la bière.


Ces trois ténors au tempérament bien amplifié

Les images ont passablement vieilli et les souvenirs qu’elles suscitent ont perdu de leur mordant. Pourtant, il y a près de trois décennies, le monde lyrique était traversé par un séisme comme il n’en avait jamais connu jusque-là. Les faits en question se déroulent la veille de la finale de la Coupe du monde de football, aux thermes de Caracalla, haut lieu de la Rome impériale le mieux conservé. Face à des dizaines de milliers de spectateurs, foulant une scène démontable, voilà réunis d’un seul coup, et dans un seul souffle, les trois ténors les plus célèbres des dernières décennies. À savoir les Espagnols Plácido Domingo et José Carrera, ainsi que l’Italien Luciano Pavarotti. Ces mastodontes de l’opéra, pour lesquels certaines voix se plaisaient à alimenter des rivalités jamais aplanies, donnent vie, par leur simple présence, à un geste artistique que personne n’aurait pu prévoir à l’époque.

Un événement sans redites

Éclatante dans ses apparences, la portée de la révolution que constitue cette réunion au sommet s’avérera bien plu articulée, certaines de ses facettes se rendant entièrement visibles des mois plus tard. Allons donc par ordre. Dans un premier temps, il y a un élément technique de l’opération qui attire immédiatement l’attention de tous et qui suscite des commentaires en cascade: le concert est entièrement amplifié, tant dans sa partie vocale que dans l’accompagnement orchestral dirigé par le chef Zubin Mehta. Cela n’est pas une première. En artiste doué pour les affaires, Pavarotti se produit depuis un certain temps déjà dans les grandes salles polyvalentes d’Europe. Ce qui étonne ici, c’est l’ampleur de l’opération, qui permet au mélange d’airs d’opéra de conquérir les foules et, en même temps, de hérisser les lyricomanes un tant soit peu avertis. Car, voyons, le chant est depuis toujours une affaire de théâtre ou, au pire, de petites scènes à ciel ouvert. La valeur d’un interprète se juge à l’aune de ses qualités intrinsèques, loin de tout apport technologique. Ce sacrilège parvient pourtant à se faire oublier et à passer inobservé aux oreilles des masses. Ainsi, le jour du concert, 800 millions de personnes suivent en direct à l’écran le «E lucevan le stelle», air de «Tosca» chanté par Plácido Domingo, ou le «Nessun dorma» tiré de «Turandot», que reprend Luciano Pavarotti.

Les autres chiffres, qui suivront en cascade durant des mois et des années, diront le génie commercial qui régit la trouvaille romaine. La maison DECCA, qui capte l’événement en son et en images, en tirera des bénéfices colossaux. Les interprètes, eux, engrangent des fortunes mirobolantes. Chacun ayant perçu d’entrée de jeu un cachet de 300 000 dollars, chiffre qui sera notablement grossi par les royalties des ventes de CD et par la réédition de l’événement ailleurs dans le monde, à Central Park (New York), au pied de la tour Eiffel (Paris) ou à Hyde Park (Londres). À chaque fois, des centaines de milliers de spectateurs se massent devant la scène. Cet événement, artistiquement discutable, est entré dans l’histoire et il y reste cantonné, sans redites. Aujourd’hui, les figures pour attiser pareille passion n’existent plus.

Rocco Zacheo

Créé: 03.08.2018, 19h13

(Image: DR)

1913

«Sacre» à scandale

Ce soir-là, entre les murs
du Théâtre des Champs-Élysées, à Paris, les persifleurs et les détracteurs ont vite trouvé un nouveau nom à la pièce: «Le massacre du printemps». Plongé dans un chaos indescriptible et à peine concevable aujourd’hui, le spectacle doit faire face à une salle virulente qui réserve au «Sacre du printemps» une bronca mémorable. C’est que le ballet en deux parties – dont les musiques ont été conçues par Igor Stravinski pour le compte des Ballets russes de Serge Diaghilev – n’est pas tout à fait au pas avec son temps. Entièrement conçues par Nijinski, les chorégraphies épousent mal (de l’aveu même de Diaghilev) le souffle païen qu’apporte Stravinski. Les musiques de ce dernier? Elles apportent sans doute un trop-plein d’idées révolutionnaires pour l’époque. L’œuvre disparaîtra vite du répertoire, mais ses partitions ont retrouvé plus tard une jeunesse qui persiste aujourd’hui encore. R.Z.

(Image: Ron Bull/Toronto Star)

1964

La der de Glenn Gould

Génie iconoclaste dont le nom est à jamais associé à Bach et aux «Variations Goldberg», qu’il grava à deux reprises, le Canadien Glenn Gould a connu une vie scénique somme toute brève. Le 10 avril 1964, moins de dix ans après son premier récital, le pianiste est à Chicago, où il joue des passages de «L’art de la fugue», puis la «Partita No 4» de son compositeur fétiche. Il y ajoute encore l’«Opus 110» de Beethoven et la «Troisième Sonate» de Krenek. Mais le cœur et les doigts n’y sont plus. «Cette présence oppressante du public. Un public est fait d’auditeurs trop dissemblables, je ne peux apporter à chacun ce qu’il attend», confiera-t-il plus tard. Refusant donc de se donner en spectacle, l’interprète décide qu’il ne s’exprimera désormais qu’à travers les disques et de longues interviews. Un visionnaire disparaît ainsi des scènes, laissant la place à un mythe immanent que personne n’a oublié. R.Z.

(Image: STR)

1965

Plus fort que Dylan

L’icône de la chanson protestataire vire sa guitare acoustique pour le rock électrifié?! Ce qui aura valeur de révolution dans le folk avait commencé en studio: pour «Like a Rolling Stone», Dylan enregistre avec un orchestre blues rock. Pas du goût de ses premiers fans, mais de celui du plus jeune public, oui. Enfin, ce qui couvait en studio éclate à la scène. En juillet 1965, Dylan embarque son band pour le Newport Folk Festival. Ici débute une polémique qui fera long feu: la prestation, pour la première fois, est rock. Surtout, elle est mal sonorisée. S’ensuit une belle engueulade avec le public et le «Zim» quitte prématurément la salle.
Épisode fameux, que la mémoire collective associe à un concert plus tardif. En 1966, à Manchester, Dylan, qu’un spectateur aurait traité de «Judas», réagit en lançant à ses musiciens cette phrase célèbre: «Play it fucking loud», jouez-la bien fort! F.G.

(Image: Gary Null/NBC)

1973

Elvis en mondovision

Le «King» portait bien son nom: extraordinaire showman, vocaliste du diable, Presley, voix noire dans un répertoire noir, a permis au rock’n’roll de contaminer le public blanc. De la diffusion à grande échelle que permit ce pont entre les deux communautés, l’industrie du disque fit bien sûr son affaire, de même que les radios, et le cinéma également. Sans oublier la télévision, grand pourvoyeur de sensations «live». Ainsi le 14 janvier 1973, lorsque la chaîne américaine NBC filme en direct le concert d’Elvis Presley à Honolulu. «Aloha from Hawaii via Satellite» est retransmis en mondovision pour un milliard de téléspectateurs, principalement en Asie mais également en Europe, dans une quarantaine de pays au total. S’il ne s’agit pas de la première retransmission mondiale en direct d’un concert, Honolulu marque l’apogée d’un artiste dont l’image a fait le tour du globe. F.G.

(Image: Frank Micelotta)

1993

Débrancher le rock

Que serait devenu le rock sans l’apport massif des clips vidéo! C’est ainsi qu’est advenue la gloire de MTV, chaîne musicale par excellence, canal interocéanique dont la pop culture s’est abondamment nourrie. MTV, qui aura marqué dans les années 1980 une génération à peine pubère, se devait également de trouver des formats originaux. Ainsi du concert acoustique, le «unplugged», des prestations relativement «débranchées» – les groupes étaient tout de même amplifiés – se distinguant surtout par l’utilisation d’instrument acoustique. Là où, d’ordinaire, on jouait des guitares joyeusement saturées. Tel Nirvana, icône du grunge, dont le «unplugged» fera date. Ceci grâce à son jeu soudain dépouillé, grâce également aux choix de Kurt Cobain qui, ce jour-là, payait son dû à ses aînés, en reprenant notamment le bluesman Lead Belly. D’un concert filmé, il y eut enfin un album, immense succès commercial. F.G.

(Image: Hermann Wüstmann)

2010

Abbado transfiguré

ÀLucerne, où il marque d’une touche sobre et élégante l’incontournable festival de la ville, le chef d’orchestre Claudio Abbado s’attelle notamment à l’intégrale des symphonies de Mahler. À la tête d’un orchestre «dream team» qu’il a refondé en 2003 en assemblant, entre autres, les meilleurs solistes en circulation pour les premiers pupitres, le «maestro» bouleverse les présents de la salle du KKL et tous ceux qui le suivent par écrans interposés, en livrant des versions d’une hauteur de vue et d’une clarté exemplaire. La dernière étape de cette aventure mémorable se produit l’été 2010, avec une «Neuvième Symphonie» inoubliable, qu’on peut visionner aujourd’hui encore sur DVD (Accentus Music/Arte Edition). Le mélomane retrouvera la marque de cette expérience musicale exceptionnelle: le long silence – plus d’une minute! – qui sépare les dernières notes des premiers applaudissements. R.Z.

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