«La liberté ne se proclame pas, elle se prend»

MusiqueJean-Louis Aubert reprend les armes en solo avec «Refuge», un double album attendu ce vendredi. Rencontre.

Ex-rockeur: S’il en conserve la dégaine et les cheveux gras, Jean-Louis Aubert ne joue pas les vieux rockeurs pour autant. Il assume son âge et dit préférer la méditation bouddhiste.

Ex-rockeur: S’il en conserve la dégaine et les cheveux gras, Jean-Louis Aubert ne joue pas les vieux rockeurs pour autant. Il assume son âge et dit préférer la méditation bouddhiste. Image: barbara d’alessandri

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Devant l’hôtel Lutetia, dans le VIe arrondissement de Paris, Jean-Louis Aubert, 64 ans, crame sa clope en bavardant avec le portier. Cuir sur les épaules, docks aux pieds et cheveux gras, la dégaine du rockeur est intacte. Serait-ce d’avoir ravivé la flamme de Téléphone sur scène avec Les Insus ces dernières années? Rien n’est moins sûr.

Car à l’écoute de «Refuge», son nouvel album solo attendu ce vendredi (lire encadré), le chanteur apparaît tout aussi sage et introspectif que sur «Roc Éclair», son dernier effort sorti il y a presque dix ans. Au bar du Cinq étoiles, l’homme de 64 ans se rue derrière le piano: «Merde, il est fermé à clé. Si tu savais le nombre de conneries qu’on a faites ici.» L’esprit dispersé et le ton rieur, Jean-Louis Aubert ne compte pas son temps et se livre avec décontraction. «On parle de tout ce que tu veux!»

Pourquoi ce nom, «Refuge»?

J’ai un petit bouquin de pensées bouddhistes que des fans m’ont offert sur la route il y a quinze ans. Je le garde toujours avec moi. À chaque fois que je l’ouvre je trouve une phrase qui m’inspire. Là c’était «Ne cherche pas refuge ailleurs, sois une île pour toi-même». J’avais besoin de me réfugier dans mon corps, de me recentrer sur l’instinct et dans l’instant. C’est nécessaire. Pour partager et pour aimer, il faut être en accord avec soi-même.

C’est ce qui vous a permis de reformer Téléphone avec Les Insus?

Notre manager François Ravard est tombé malade et nous nous sommes réunis autour de lui. Rien n’était planifié, tout tenait à l’instant présent. Cela faisait tellement de temps que l’on nous parlait de ces retrouvailles. Mais il fallait que cela se fasse naturellement et sans calcul pour que ça marche.

Comme à vos débuts, finalement…

Oui et d’ailleurs je m’aperçois que ce refuge personnel dont je parle ne date pas d’hier. Je pense à ma chanson «Voyager en soi-même», ou celle de Téléphone où je chantais «le silence dans la tête et le bruit au dehors.» Ça me définit bien. Une partie explosive à l’extérieur et méditative à l’intérieur.

Ce double album joue justement sur ces deux facettes.

Quand le propos est énervé, le rock lui va bien. Le débit et le ton nous font ressentir la rage et l’émotion. Le problème c’est que la jeunesse d’aujourd’hui est un peu tout le temps comme ça, surexcitée pour un rien, sans arrêt sollicitée, elle va à deux mille à l’heure. Il faudrait qu’on apprenne à nos enfants à respirer, à arrêter le temps deux secondes. Dans ce disque il y a beaucoup de respirations, de moments suspendus dans le temps.

Est-ce l’âge qui vous amène cette sagesse?

Je pense surtout qu’il me permet d’assumer ce côté introspectif, d’oser des moments plus fébriles, de dévoiler une part intime. Et de me comprendre aussi.

La musique doit-elle être instinctive?

C’est en tout cas comme ça que je l’ai toujours abordée. Je n’ai jamais voulu faire de la musique intelligente et trop réfléchie. Mais quand je réécoute certains de mes vieux titres, je suis parfois étonné par leur contenu, je remarque plus de profondeur que ce que je pensais. Cela devait être inconscient. Je n’ai jamais été mélomane, je ne connaissais pas grand-chose à la musique. C’est ce qui m’a permis de croire que j’étais bon et d’avoir le culot de me lancer (rires). J’étais arrogant, je pensais avoir appris Jimi Hendrix en deux semaines! En fait, j’y suis encore…

«Intelligentes» ou non, vos chansons ont marqué toute une génération. Cette influence vous a-t-elle fait peur un jour?

Jamais. Les gens autour de moi ont toujours été bienveillants, extrêmement tendres. Le monde m’a pris dans ses bras. À Paris, je me sens chez moi dans tout mon quartier. Ce ne sont pas 90 m2 que j’ai mais 4000. Tout le monde me connaît et me traite comme quelqu’un de normal. Je peux aller au café en pyjama. Je ne fuis pas, je ne me protège pas, je ne mets pas de lunettes noires.

Je pensais surtout à l’influence politique, au fait d’incarner une forme de rébellion…

On a accompagné une forme de liberté, plutôt pacifiste et non-violente. Pour les gens de notre génération, Téléphone c’est surtout le compagnon de leurs premières conneries (rires).

Cette liberté était propre à la culture rock. A-t-elle toujours sa place aujourd’hui?

Tant qu’il y aura de la jeunesse il y aura un esprit rock. Le rock, c’est contester l’ordre établi, avoir des envies de changer le monde. Si des parents font la leçon à leur gosse en leur disant «tiens, écoute, c’est ça le rock», alors immédiatement ça n’en est plus. Aujourd’hui, ce sont des avocats et des banquiers de plus de cinquante ans qui viennent voir Les Insus au Stade de France. Tu m’étonnes que ces jeunes n’aiment plus le rock.

Maintenant ils ont le hip-hop…

Et c’est très bien. Lomepal est très libre par exemple. PNL, ce qu’ils ont à nous dire de la vie en banlieue, à travers leurs clips hyperléchés, en faisant des doigts d’honneur et en fumant du shit: va trouver plus rock que ça! Ils mettent tous les bobos à l’amende. Angèle, dans son registre plus pop, peut l’être aussi. Une jolie jeune fille d’apparence innocente qui dit des choses dérangeantes comme ça, je trouve ça rock.

N’y a-t-il pas une forme de restriction de liberté avec le politiquement correct?

La liberté ne se proclame pas, elle se prend. On a tendance à trop vouloir la revendiquer aujourd’hui. Notamment dans les médias. Dans ce combat de libertés individuelles, tout a tendance à devenir un problème, alors tout le monde fait gaffe à ce qu’il dit. Moi le premier. Je me suis construit avec les contestations de Mai 68. À l’époque, rien n’était organisé, c’était une rébellion générale de la jeunesse. Maintenant cette philosophie anarchiste a dérivé vers de la politique, des mouvements différents, et donc des clivages.

Créé: 12.11.2019, 15h30

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Trouver «refuge» en déballant des vieux cartons



«22 titres, ça doit énerver les critiques qui ne m’aiment pas», ironise Jean-Louis Aubert. À l’heure où les albums ne s’écoutent pas plus qu’ils ne se vendent, lui a décidé de livrer une double ration. «Je ne vais pas vous faire le faux discours promo qui voudrait qu’il y ait un concept ou une forme de cohérence.

Je ne m’arrête jamais de composer. Et parfois ça donne un album.» «Refuge», pour le nommer, a commencé à s’écrire juste après «Roc Éclair», il y a presque dix ans. Sauf qu’un coup de foudre avec Houellebecq («Les parages du vide», 2014) et une reformation avec Téléphone l’avaient mis sur répondeur. Au moment de le redéballer, Aubert a continué à chiner dans les vieux cartons.

«Ne m’enferme pas», qui ouvre ce neuvième disque solo, a été composée bien avant sa rencontre avec Louis Bertignac et consorts. L’occasion pour le chanteur de 64 ans de dialoguer avec son jeune double, de raconter le temps qui passe, et de parler d’amour de sa voix fluette sur des ballades mélancoliques. La recette n’a pas changé.

Si ce n’est l’utilisation de l’autotune, cet effet qui trafique la voix très en vogue dans le hip-hop actuel, sur le morceau-titre. «J’ai fait ça pour me marrer. Je n’ai pas le bon logiciel, mais je m’en fous.»

«Refuge»



Jean-Louis Aubert
Warner
Sortie le ve 15 nov.

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