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«Lemon Incest», un zeste de Gainsbourg

En 1984, Serge, 56 ans, et Charlotte, 12 ans, chantent en duo «l’amour que nous ne ferons jamais». Chopin prête son étude en mi majeur. La provocation porte ses fruits.

Sur le tournage de «Lemon Incest», Serge Gainsbourg et sa fille Charlotte prennent la pose pour un nouveau plan devant la caméra en plongée sur le grand lit immaculé.
Sur le tournage de «Lemon Incest», Serge Gainsbourg et sa fille Charlotte prennent la pose pour un nouveau plan devant la caméra en plongée sur le grand lit immaculé.
TONY FRANK

Cette étude de Chopin, plus jamais on ne pourra la fredonner sans que reviennent en tête les paroles de Gainsbourg. Opus 10, numéro 3, mi-majeur: «Un zeste de citron…»

Un zeste, inceste. «Lemon Incest». Le jeu de mots appartient aujourd’hui au patrimoine littéraire et musical français, la chanson au meilleur des extravagances de Serge Gainsbourg. Qui s’enlace là dans les strophes de sa fille, Charlotte.

An 1984: il fait ses 56, elle va sur ses 13 ans. Elle chante: «L’amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus rare, le plus troublant, le plus pur, le plus émouvant.» La voix est aiguë, terriblement aiguë. Puis, au moment du climax, lorsque Chopin termine cette inexorable montée sur un sol dièse extatique, le père prend alors la main pour redescendre dans les graves: «Exquise esquisse, délicieuse enfant.»

Une enfant si douée

Voilà pour les paroles. Voici pour les images: corps allongé dans un grand lit drapé de blanc, Serge torse nu et jeans, Charlotte en chemise et culotte, le clip de «Lemon Incest» ne souffre aucune équivoque: c’est la posture des amants, le climat de l’amour charnel. Mais il n’en sera rien, bien sûr.

Ce qui faisait «hausser les sourcils», à l’époque de «Lemon Incest», serait inconcevable aujourd’hui. «La provoc me permet de masquer ma pudeur», disait Gainsbourg. Avant d’ajouter que, oui, Charlotte, fille de Jane Birkin, est une enfant très douée, qu’elle doit finir ses études, mais qu’il serait dommage de la priver de participer. À quoi? Aux enregistrements en studio, aux tournages de clip, au plateau de cinéma. Du grand cirque des médias, en revanche, Charlotte sera préservée. L’actrice et chanteuse nous l’évoquait il y a six mois encore, avant un concert à Genève ( «Tribune de Genève», 1er décembre 2018 ). Charlotte Gainsbourg qui prend un plaisir certain à interpréter au terme de chacune de ses prestations le délictueux, néanmoins délicieux «Lemon Incest»: «C’est la chanson qui me touche le plus. Parce que j’ai 12 ans à l’époque. C’est ma première expérience derrière un micro avec mon père. Ça a été quelque chose de vraiment magique. Tous les scandales que ça a provoqués par la suite, la provocation de mon père, cela, je l’assume complètement. Parce que je ne l’ai pas vécu de manière frontale – j’étais en pension, en Suisse d’ailleurs. J’étais protégée. Je n’ai rien vu, rien entendu. Pour moi, ça s’est très bien passé. Bien sûr, le thème est choquant. Mais c’est une très belle chanson. Qui évoque un tabou, évidemment. Et c’est pour cela qu’elle a été faite. Le texte n’encourage pas les gens à être incestueux. Au contraire, c’est «l’amour qu’on ne fera jamais ensemble». Mon père est très clair dans son rapport à sa fille. Que les gens soient choqués, je m’en amuse un petit peu, oui!»

En fait de duos ambigus entre père et fille, il y en aura trois au total. Compter encore «Plus doux avec moi» et «Charlotte For Ever» (citation: «Papa, papa j’ai peur de goûter ta saveur»), tous regroupés en 1986 sur l’album «Charlotte For Ever». Tandis que la même année paraît le film du même nom, relatant les relations à l’écorché entre un père et sa fille. Serge et Charlotte bien sûr. Quant à «Love On The Beat», l’album funk rock dans lequel prend place «Lemon Incest» fera, en 1984, le plus grand succès commercial jamais atteint par Serge Gainsbourg.

«J’ai abusé…»

Selon la presse de l’époque, cependant, «Lemon Incest» apparaît comme un scandale presque secondaire en comparaison des autres provocations de Serge Gainsbourg. Dans les années 1980, c'est à la télévision, sur les plateaux d’émissions de variété, chez Michel Polac, chez Patrick Sabatier, que «L’homme à tête de chou» aime choquer. C’est un billet de 500 francs brûlé, des propositions obscènes adressées à Whitney Houston.

Quant à parler musique, les réactions furent autrement plus violentes lorsqu’a été diffusée «La Marseillaise» revisitée sur une musique reggae: en 1979, cinq ans avant le duo père et fille, «Aux armes et caetera» déclenchait l’ire d’une extrême droite outrée d’un tel métissage. Mais le premier scandale en chanson provoqué par Gainsbourg est plus ancien encore et fit bien plus de bruit: «Je t’aime… moi non plus», interprété à l’origine avec Brigitte Bardot, puis en duo avec Jane Birkin, offrait à l’année 1969 sa description la plus osée en matière d’ébats sexuels, de sodomie en particulier. Il chante: «Je vais, je vais et je viens entre tes reins, et je me retiens». Elle répond: «Tu vas et tu viens entre mes reins et je te rejoins».

Gainsbourg en grand provocateur: le monde n’aurait pas tourné pareil sans ses saillies qu’il disait «instinctives», émergeant par «flash». Puis le fameux bonhomme tirait sa révérence sur une ultime pirouette: «J’ai abusé, donc je suis désabusé.»

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