Laurent Aubert, l’oreille indocile

PortraitLe directeur des Ateliers d’ethnomusicologie prend sa retraite. Pour faire quoi? De la musique, pardi!

Laurent Aubert pose devant la fresque de Sergio Marchetti, au 10 rue de Montbrillant. Le directeur des Ateliers d’ethnomusicologie prend sa retraite en juin 2018.

Laurent Aubert pose devant la fresque de Sergio Marchetti, au 10 rue de Montbrillant. Le directeur des Ateliers d’ethnomusicologie prend sa retraite en juin 2018. Image: Laurent Guiraud

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Si l’on est ému par la musique d’une culture qui n’est pas la sienne, c’est très difficile de maintenir des attitudes racistes ou xénophobes.» Ces paroles de Laurent Aubert résument bien l’humanisme inaltérable d’un mélomane ouvert sur le monde. Le directeur des Ateliers d’ethnomusicologie, qu’il a fondés il y a trente-cinq ans, prend sa retraite. Juin 2018: son dernier mois sera marqué par la venue dimanche, à la Fête de la musique, d’un groupe emblématique de sa démarche, Refugees for Refugees, réunion de musiciens tibétains, afghans, pakistanais et syriens.

Un livre sort à point nommé, «Genève aux rythmes du monde, une histoire des Ateliers d’ethnomusicologie», du journaliste Arnaud Robert. Il raconte cette aventure inédite: 1983-2018, aux marges de la «world music», des Ravi Shankar et Buena Vista Social Club, les Ateliers font le choix de l’échange entre les migrants de passage et les gens d’ici. À Genève, ce seront des cours de danse, de musique, de la recherche, des publications – les «Cahiers d’ethnomusicologie». Et des concerts.

Laurent Aubert sans les Ateliers? À présent, il joue. Des luths, indiens, turcs, afghans: sarod, lavda, rubab. Cordes pincées, jeu de groupe. Après trente ans de pause, faute de temps, la pratique de l’instrument est son quotidien, quatre à cinq heures de musique par jour. «La technique, il en faut, c’est obligé.» Du talent? «Le travail collectif, surtout. La beauté du partage.» Sage Aubert, qui jamais ne sera pris en délit d’ego. Ou si peu. L’instrument est beau, le plaisir sensuel. «Il faut le nourrir. C’est un rapport intime.»

L’Inde, comme une mère

Il vient d’une famille de mélomanes. Sa mère, passionnée par la musique baroque, est chanteuse amatrice. Son père, plutôt Wagner et on en reste là. Sa tante, elle, adore la chanson française, Brel, Mouloudji, Édith Piaf. Un oncle saxophoniste de jazz meurt sur scène après son dernier chorus, «à la Molière». L’autre est parti en Inde, en 1952. À son retour, il n’écoute plus que ça. «C’est lui qui m’a initié à la musique orientale. Et je m’y reconnaissais déjà. Pourquoi? Je ne sais pas.»

De l’Inde, du baroque, du free-jazz, du blues aussi, dans les oreilles d’un gamin, qu’est-ce comme plaisir, sinon celui de la diversité? Celle-là même que les Ateliers d’ethnomusicologie défendent depuis trente-cinq ans. «Rien n’est théorisé, mais…» Avec la nuance qui lui est propre, Laurent Aubert raconte son premier voyage au Sénégal, à 17 ans. Kora, balafon, les instruments du cru reviennent dans ses bagages. «Voilà ma première prise de conscience, très naïve. J’avais l’impression que nous, Européens, avions tout perdu et eux, Africains, avaient tout conservé, du sens de la vie, des relations humaines, de la place de la musique dans une société.»

Mais c’est en Inde qu’il trouve son terrain de prédilection, au sens large. Laurent Aubert se «retrouve» dans une «correspondance» aussi mystérieuse que totale. «J’y trouvais la mère de la civilisation, quelque chose de maternel.» Laurent Aubert a 23 ans, élargit son champ d’expérience. On le connaît comme ethnomusicologue, encore qu’il ne se réclame pas totalement comme tel. Or sa vie de musicien a autant d’importance. Elle avait débuté au piano, «sans aptitude», pour se poursuivre avec le banjo, «pour le jazz New Orleans», puis la guitare. Une dizaine d’années s’amènent, durant lesquelles sa principale activité sera là, dans la pratique de la musique indienne, en compagnie d’un maître. «Une vraie formation». Et l’ethnomusicologie? «C’était mes études, ça a été mon mémoire, sur la vallée de Katmandou, au Népal. La réflexion m’intéressait. Comme la transmission. Mais de manière intuitive, sans avoir jamais rien planifier.»

Faire le vide pour écouter juste

De fil en aiguille, en organisant un premier concert, en 1974 dans l’AMR naissante, Laurent Aubert devient programmateur. Le métier s’impose sans forcer. La dimension politique suit. «Dans les années 70, on pouvait encore croire à une société pluriculturelle dans laquelle on peut apprécier l’autre pour sa différence, parce que celle-ci est valorisée et valorisante. Alors qu’aujourd’hui, ce n’est plus tant le cas.» L’exotique a un coût. Doit-on encore parler des modes successives, Inde, Afrique de l’Ouest, Cuba, «concourant à une cause commune» – valoriser les cultures d’ailleurs – tout en nourrissant l’industrie du spectacle et du disque? Aux têtes d’affiche, les Ateliers ajoutent ces domaines confidentiels, «Chine ancienne», «Asie intérieure», «Océan indien», «Grand Caucase», «Vaudou Caraïbes», «Musique populaire suisse» également. Autant de thèmes abordés par les Ateliers, notamment sous la forme de festivals pluriannuels. «Fin 70-début 80, on découvrait cette diversité, par l’augmentation des voyages, des moyens de transport, des communications en général.» Un réseau européen s’installe. «Jusqu’en 1995, les Ateliers avaient le luxe de programmer des cultures peu connues, peu commercialisables. Un festival sur les musiques des îles du Pacifique, des groupes de 25 personnes, aujourd’hui, ce n’est pas envisageable.»

Voir le monde de plus près. Écouter ce qu’on ne connaît pas. Laurent Aubert, aujourd’hui, peut donner sa recette: «Apprendre à écouter juste demande un travail intuitif. Faire le vide reste la meilleure manière d’aborder une musique inconnue de soi. On serait toujours tenté de garder en tête la référence d’une autre musique. Mais dans ce cas, on ne perçoit rien.»

«Genève aux rythmes du monde» Arnaud Robert, Labor et Fides, 248 p. Refugees for Refugees, concert à la Fête de la musique, scène Bastions Réformateurs, di 24 juin, 19h45

Créé: 20.06.2018, 19h39

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

30 avions de Swiss immobilisés pour des problèmes de moteur
Plus...