Jouir sans peine du bruit, la recette de Thurston Moore

La Bâtie Lundi à l'Alhambra, le leader de Sonic Youth faisait rougir les amplis en oubliant de prendre des risques.

Thruston Moore et son band, lundi 4 septembre à l’Alhambra pour le festival de La Bâtie, 41e édition.

Thruston Moore et son band, lundi 4 septembre à l’Alhambra pour le festival de La Bâtie, 41e édition. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Dégingandé. Savamment secoué. Thurston Moore, leader de feu Sonic Youth, icône du rock alternatif nord-américain, trente ans de carrière dans les pattes, accueille en toute décontraction une foule d’admirateurs prêts à subir tous les excès sonores.

Lundi à l’Alhambra. Voilà une date qui s’imposait en lettres capitales dans le programme de la 41e Bâtie. Et les auditeurs, quelque 500 personnes, debout pour la plupart, de figurer les ouailles assistant aux agapes du roi de l’underground. «T’es là, toi aussi?» «Comment faire autrement…»

A dada sur un arpège, bien campé sur un accord minimaliste répété à l’envie, Thurston Moore et ses trois acolytes vont leur bonhomme de chemin. Nulle prétention de refaire le monde ici. Mais point de prise de risque non plus. Si plaisir il y a, il réside dans cet assemblage parfaitement rôdé. Ecoutez la basse de Deborah Googe: elle cogne et fonce, que c’en est une jouissance pour les oreilles. Laissez-vous porter par les figures âpres et précises des guitares, James Seward en second derrière Thurston. Appréciez encore cette batterie, voyez comme elle roule à la perfection. Quand bien même Steve Shelley, autre transfuge des Sonic, a été remplacé par Jem Doulton, non moins alerte que son prédécesseur.

Décharge électrique

Et le public de suivre attentivement la performance, commentant les menues variations des apprêts, dissertant sur les liens évidents qui relient à tout jamais les légendaires Sonic Youth à ce qu’il est advenu des membres après la séparation du groupe new-yorkais en 2011… Un rituel pour la mémoire des fans d’hier: voilà ce à quoi ressemblait le concert. Pour qui serait entré là sans rien y connaître, la prestation vaudrait pour son aspect rentre-dedans. Un gros machin hurlant dans un fracas de décibels contrastant avec la tenue sobre des musiciens, sérieusement affairés quoique non dénués de cette nonchalance qui les rend sympathiques. «Je me souviens d’un concert à Lausanne en 1983. Ou était-ce 1984?» raconte ce bon docteur Moore.

Pour les initiés en revanche, c’est un équilibre subtil entre coups de coins, brisures de métal, bruit de punk et vieux bout de riffs soigneusement recueillis. C’est, pour le plus récent, la décharge électrique de Speak to The Wild ou Smoke of Dreams, une rythmique qui vire martial tandis que rugissent les cordes. C’est un son surtout, dont les atours agressifs, affûtés, se permettent de soigner les contrastes. Et que ça bruisse et crisse en étirant les cordes jusqu’à plus soif.

Voilà pour le rendu. Efficace, résolument. A considérer la chose d’un point de vue historique, cependant, le bilan laisse sceptique. Grâce à Sonic Youth, la saturation devenait un art en soi dès les années 1980. Or, rien n’a changé en 2017 et Thurston Moore cultive un savoir-faire devenu patrimonial. Les références, mêmes de son cru, sont à ce point évidentes, convenues, que l’ensemble peut désormais se voir qualifier de maniérisme. C’est une musique des extrêmes que l’on peut toucher sans crainte de se faire mordre. On le dit plus doux que dans le temps? Pire même, Thurston Moore aurait mis de la pop dans son affaire? Il y a là, en effet, des intermèdes en forme de ballade, arpèges relativement soyeux jouant des saturations aiguës, superposition de notes brisées, métalliques jusqu’à obtention d’un écho ronflant. Séduisant. Mais pas de quoi bousculer les acquis, ni réinventer quoi que ce soit. Et la prestation se termine dans une ultime vibration, un dernier signal crépitant au terme d’une échauffourée bruitiste, mais sans réelle raison d’être. Sinon l’envie de faire rougir les amplis. Ceux-là ont bien travaillé, encore une fois.

Saint patron des rockers

N’est-ce pas, alors, la figure de Thurston Moore, le personnage plus que la musique, que le public attend? Le saint patron des rockers de bon goût, 58 ans déjà mais une allure d’adolescent, connaît, dit-on, les mille groupes ayant émergé ces trois dernières semaines et qui valent la peine d’être écouté. Moore fait autorité. Et dire qu’il est également poète, édite des livres d’art et d’essais, donne lecture de ses écrits, lorsqu’il ne joue pas de la guitare dans d’obscurs caveaux londoniens… Le précieux esthète, d’aucuns vous le jureront, n’a jamais été pris en défaut.

Pourtant, l’autre soir à l’Alhambra, vendredi 4 septembre en ouverture de La Bâtie, John Cale, 75 ans, était plus captivant, lui qui remet sans cesse le travail sur le métier, réinventant sans fin les arrangements de chansons anciennes. Au contraire, Thurston Moore ressasse. On en jouit pourtant. Non sans ressentir de la frustration.

(TDG)

Créé: 05.09.2017, 20h32

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