Joan Baez, une folk mais pas une nation

Montreux Jazz FestivalEn tournée d’adieux, la chanteuse emblématique des sixties joue ce mercredi au Stravinski. Portrait d’une artiste politisée

La chanteuse, telle qu’elle apparaît sur son dernier album de 2018, «Whistle Down the Wind».

La chanteuse, telle qu’elle apparaît sur son dernier album de 2018, «Whistle Down the Wind». Image: ADMAT HORIZ

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Les États-Unis savent parfaitement pourquoi ils ont pu lâcher Joan Baez – dans les années 80 par exemple – tandis que l’Europe se trompe parfois sur les raisons qui lui font aimer la grande figure du renouveau folk américain. De ce côté-ci de l’Atlantique, si l’on n’ignore pas son engagement politique, cette artiste totémique est volontiers associée à l’époque hippie – on lui colle des fleurs dans les cheveux, on en fait la douce muse du «peace & love». Au moment où sa dernière tournée passe ce mercredi au Montreux Jazz Festival, il n’est peut-être pas inutile de réexaminer la carrière de Joan Baez sur une perspective plus américaine, plus critique mais aussi plus proche des enjeux…

Le parcours musical de la chanteuse, née en 1941 à New York, débute à la fin des années 50 déjà. Dans une Amérique post-maccarthyste qui vient seulement de calmer sa chasse aux sorcières gauchistes, la jeune femme s’inscrit dans le sillage de musiciens folk tels que Pete Seeger ou Woody Guthrie (1912-1967), héros qui collait le slogan «Cette machine tue les fascistes» sur ses guitares. Dès 1959, Bob Gibson l’invite à partager la scène du Newport Folk Festival, où elle se fait remarquer en chantant, pieds nus, deux titres à ses côtés. En 1960, elle enregistre son premier album, un «Joan Baez» principalement composé de chansons traditionnelles et s’impose rapidement comme la «Queen of folk».

Les noires années 60

Contrairement à la perception que peuvent en avoir des Européens marqués par les événements tardifs de Mai 68, les années 60 se déroulent aux États-Unis dans un climat beaucoup plus pesant en raison de contestations moins sociétales et plus politiques. La guerre du Vietnam s’intensifie massivement à partir de 1965. Le Mouvement des droits civiques scinde un pays profondément racialiste (voir la photo ci-dessous prise alors qu'elle amenait des enfants noirs à l'école avec Martin Luther King). Sensible aux inégalités de par ses origines mexicaines, mais aussi par ses impressions de la planète – notamment l’Irak, où elle a vécu en 1951 –, Joan Baez se politise vigoureusement.

Ses premières incursions sur la scène publique marquent aussitôt les esprits, comme sa participation, en 1963, à la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté au cours de laquelle Martin Luther King prononça son discours mythique «I have a dream». Elle y chante le «We Shall Overcome» de Pete Seeger et Guy Carawan. Un certain Bob Dylan, pris sous son aile deux ans plus tôt et devenu son amant (voir leur portrait ci-dessous), y participe aussi. Mais là où le «Zim» devait demeurer insaisissable, en poète irréductible, Joan Baez, elle, ne devait jamais abandonner ses idéaux militants, mettant des mots clairs sur ses engagements et réfutant un patriotisme si cher à la plupart de ses concitoyens.

Cette intégrité la mena à embrasser des luttes qu’il serait trop long d’énumérer, mais qui lui valurent des attaques régulières, que ce soit du caricaturiste Al Capp, qui la brocardait dans les sixties à travers le personnage de Joanie Phoanie, ou de l’émission «Saturday Night Live», qui, dans les années 80, raillait son sérieux dans le sketch «Faites rire Joan Baez». Sans être pour autant devenue l’ennemie de l’Amérique, la chanteuse a payé sa droiture, la persistance de ses convictions démocratiques, humanistes et internationalistes – devenues inséparables de sa musique – dans une nation glorifiant son leadership mondial.

Celle dont la voix limpide et vibrante ébranlait les consciences finira même par perdre sa maison de disques, non sans avoir commis l’une de ses pires pochettes – l’album «Blowin’Away», où elle se montre en combinaison de pilote en 1977 – due à ses excès de Quaalude. Mais, au fil de ses gouffres, de ses doutes et de ses nombreuses séances de méditation, Joan Baez a aussi gagné un sens de l’humour certain. Elle a souvent raconté cette anecdote datant d’il y a une vingtaine d’années où, face à un jeune homme qui lui demande un autographe pour sa grand-mère, elle lui rétorque, vexée: «Va dire à ta grand-mère d’aller se faire foutre!» Avant de se raviser, de s’excuser et de signer. L’humour consiste évidemment à raconter l’histoire. Mais il trahit aussi la distance que la pasionaria a prise avec ses idéaux, plus lointains que jamais.

Créé: 03.07.2019, 10h16

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