L’Institut Jaques-Dalcroze fête cent ans de rythmique pied au plancher

CommémorationL’école a imaginé sept événements ludiques pour raconter son aventure. De janvier à juillet, ça fera «Bam!» «Paf!» «Toc!» et «Pan dans l’Emile!»

Élèves de l'institut Jaques-Dalcroze lors d'un cours de rythmique

Élèves de l'institut Jaques-Dalcroze lors d'un cours de rythmique Image: Michèle Lechevalier

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Un siècle de rythmique, comment ça se fête? Fondé en 1915 à Genève, l’Institut Jaques-Dalcroze, qui enseigne depuis autant d’années la musique par les mouvements du corps, a choisi la manière contemporaine. Et ludique. De janvier à juillet, ça fera «Paf!» «Toc!» «Crôa!» «Pop!» «Wahou!» et «Pan dans l’Emile!» Chaque onomatopée annonçant l’un des sept événements à venir. En commençant dès ce vendredi par «Bam!, l’exposition ébouriffante et sonore» au Flux Laboratory à Carouge. Laquelle expo vaut bien son nom (lire en encadré).

Si Emile Jaques-Dalcroze vivait aujourd’hui, il se serait intéressé au rap et au rock. Foi de rythmicien! En 2015, la vénérable maison mère installée depuis 1915 rue de la Terrassière s’est littéralement «déphasée» pour sortir de ses murs, selon les mots de sa directrice Silvia Del Bianco. Un siècle après qu’Emile Jaques-Dalcroze a inventé sa méthode en tous points révolutionnaire, cet institut perçu comme poussiéreux dans l’après-guerre et jusque dans les années 1980 a retrouvé depuis le goût de l’invention. «Et du rêve», ponctue Silvia Del Bianco. Rêvons, de ce pas, en remontant l’histoire…

La danse sans tutu
1er août 1914. La guerre est déclarée. Emile Jaques-Dalcroze a 49 ans. Le compositeur ambitieux a laissé place au pédagogue. Sa méthode, imaginée à la fin du XIXe pour développer la musicalité de ses élèves en solfège, fait un tabac jusqu’en Allemagne, où il enseigne dans la «cité-jardin» d’Hellerau. «La rythmique, écrit-il en substance, n’est pas une fin en soi mais un moyen éducatif pour établir une homogénéité entre corps et pensée.» Bloqué à Genève, le pédagogue se voit proposer le bâtiment dit «La Source», à la Terrassière, pour poursuivre son travail. L’institut est né.

Dès les premières années, cependant, le Conservatoire de la place Neuve, la grande institution musicale de la ville, manifeste son inquiétude. L’institut lui fera-t-il concurrence? Non! Il sera autorisé à n’enseigner que certaines branches, piano et solfège rythmique. En échange de quoi, le Conservatoire enverra ses élèves faire de la rythmique. Première prise de choux qui en appellera d’autres… En 1945, Emile Jaques-Dalcroze vit comme une trahison l’ouverture, par le Conservatoire, d’une classe de ballet avec tutus et pointes. Tout ce que le pédagogue s’était échiné à balayer…

La danse. Voilà le domaine le plus clairement influencé par la rythmique. Directeur de la bibliothèque du Conservatoire, auteur du récent Emile Jaques-Dalcroze compositeur (Ed. BGE-La Baconnière), Jaques Tchamkerten évoque le contexte socioculturel de l’époque: «L’invention de la rythmique fait écho aux besoins de se libérer des carcans corporels, chez les danseurs comme Isadora Duncan. Les chorégraphes s’en inspireront à leur tour, notamment Nijinski.»

La succession d’Emile
En 1935, lorsque Emile Jaques-Dalcroze fête ses 70 ans, Genève est devenue la Mecque de la rythmique. On vient du monde entier pour s’y former. De l’Europe, du Japon, des Etats-Unis, mais aussi de l’Amérique latine… Epanouissement, solidarité, esprit sain dans un corps sain: cette philosophie intéresse en particulier les jeunes nations. Mais le boss se fait vieux, qui songe à un successeur. Frank Martin? Rythmicien de formation, le musicien genevois décline, préférant se consacrer à la composition. A la mort de son fondateur, en 1950, l’institut est repris par Marguerite Croptier. Une excellente élève, certes. «Mais, relève Jacques Tchamkerten, il manquait sans doute une personnalité de pointe. Après sa disparition, cependant, ses successeurs ont voulu perpétuer sa tradition, vivant sur la réputation de l’institut. Ce qui, en soi, contredisait l’esprit dalcrozien. On impute à Emile Jaques-Dalcroze ce côté vieillot, d’autant plus marqué qu’il avait lui-même endossé, durant la Seconde guerre, un rôle de grand-papa de la nation, petite voix grêle racontant sur les ondes les chansons populaires…»

La rythmique avait du plomb dans l’aile. Pourtant, ce bon Emile n’y était pour rien, lui qui avait travaillé pour son époque, dans l’invention permanente, attentif aux mutations sociales. L’héritage dalcrozien n’en était pas moins solidifié, rentrant, au même titre que le Conservatoire populaire et son aîné de la place Neuve, dans le giron de l’Etat. Aux trois écoles d’éduquer à la musique les enfants de la cité. L’institut formant pour sa part des professionnels dont le principal débouché reste, aujourd’hui encore, l’enseignement de la rythmique à l’école publique.

Un renouveau, un vrai
Et puis? Lorsque, dans les années 1990, le bâtiment rue de la Terrassière est entièrement transformé de l’intérieur (il ne reste de l’ancien que la façade), une nouvelle impulsion se manifeste. A la barre, Marie-Laure Bachmann innove à son tour. L’électroacoustique, déjà présente avec Reiner Boesch, prend du galon. La rythmique se réactualise: elle est perméable à l’actualité, à l’improvisation jazz, par exemple.

«Les techniques de mouvement ont évolué. Mais le rapport entre corps et musique reste», précise l’actuelle directrice de l’institut, Silvia Del Bianco. Révolutionnaire en 1915, l’efficacité de la méthode a depuis reçu une approbation scientifique. «Le défi actuel consiste à intégrer les différences, tels que les enfants en difficultés.» Ou les seniors. En partenariat avec les HUG, l’Institut Jaques-Dalcroze leur réapprend à marcher grâce à la perception du rythme (lire nos éditions du 21 janvier 2010).

Un cycle s’achève. Un autre commence. A Jaques-Dalcroze, dans la classe de musiques électroniques, on apprend même ce que sont la techno et le dubstep.

Musiciens, danseurs, élèves, chacun évoque son Dalcroze
Actuellement à l’affiche de l’ADC avec ses Variations Goldberg, la chorégraphe argentine Noémie Lapzeson, 74 ans, se souvient de sa rencontre avec sa première professeure, une rythmicienne formée par Emile Jaques-Dalcroze: «J’avais 3 ans, je vivais à Buenos Aires. J’ai suivi sa classe jusqu’à mes 10 ans, lorsqu’elle m’a dit: «Si tu veux danser, va ailleurs.» Pour moi qui n’ai jamais étudié ni la danse classique ni d’autre technique, c’est là mon point de départ. Cette dame m’avait donné, très fort, l’essence du rythme. Ainsi que le goût du mouvement. La rythmique, je m’en suis éloignée tout en gardant cet apprentissage.» Durant dix ans, Noémie Lapzeson enseignera à son tour la danse à l’institut.

Son père, le célèbre organiste Lionel Rogg, l’avait inscrit à l’Institut Jaques-Dalcroze, parce que c’était un cadre plus «ouvert». Enseignant à la Haute Ecole de musique, membre de Piano Seven, Olivier Rogg, 54 ans, collabore de près avec l’institut. Il a participé au «détournement» des chansons de Jaques-Dalcroze présentées dans le spectacle Pan dans l’Emile! «Ce que j’ai fait comme rythmique durant mon enfance a influencé mon rapport au rythme. J’ai été batteur. Et j’ai épousé une rythmicienne! La rythmique, c‘est aussi entendre et rechanter une mélodie. Ça permet d’être tout de suite dans la musique. On développe l’intuition là où d’autres préfèrent rester cartésiens.»

«Ma grande sœur a connu Emile; mais elle se sentait un peu bloquée, plaisante Martine Jaques-Dalcroze, 64 ans, ancienne journaliste au Journal de Genève, qui a travaillé pour l’institut. Personnellement, j’ai fait de la rythmique jusqu’à 16 ans. On étudiait les bases du solfège et, chose formidable, on faisait les choses en groupe, que ce soit en classe ou pour les spectacles. Et puis on apprenait sans être nécessairement assis à un pupitre. Ça m’a appris à aimer la musique. Je n’en ai pas fait mon métier, mais j’y suis restée sensible.»

«La musique que j’aime? Le rap, le rock et les musiques électroniques!» Gaspard a 10 ans. Il devait choisir entre piano et percussion: depuis trois ans, c’est congas, timbales et compagnie. «Après, on peut choisir batterie au Conservatoire ou autre chose, l’électronique peut-être. Avec l’ordinateur, ça me donne envie.» Solfège, rythmique: même histoire que le cours de percussions? «Là-haut (ndlr: à l’étage, les percussions sont au sous-sol), on bouge, on fait des mouvements. Et on nous passe du rap.» Pour la rythmique? «Oui!»

«Je suis arrivé par hasard à la rythmique, raconte Niccolo Vacchi, 38 ans. Initié sur le tard à l’impro jazz, avec le saxophone, je cherchais à me reconvertir dans l’enseignement. Je vivais en région parisienne. Or, en France, cette méthode est peu connue. Mais pour avoir travaillé avec des danseurs, la filière faisait écho à mon propre intérêt pour la musique et le mouvement. Voilà une manière ludique, intuitive, instinctive même, de vivre la musique en passant par le corps.»

Créé: 15.01.2015, 23h00

Infobox

Le programme des cent ans de l'institut Jaques-Dalcroze

«BAM!» 16 janvier-17 avril, Flux Laboratory, rue Jacques-Dalphin 10. Gratuit. Expo interactive. On pose les pieds sur des ronds de couleurs, ça fait des bruits. On monte les marches, ça fait des notes!
«PAF!» 23 janvier, hall CFF Pont Rouge. 800 élèves de 6 à 66 ans, dans le cadre d’Antigel.
«et TOC!» 24-29 mars, IJD. Impros sons et images avec musiciens «live».
«CRÔA!» 17-19 avril, IJD. Chorégraphie, musique et vidéo par les élèves de la HEM.
«POP!» 9-10 mai, IJD. Ateliers, boum et rallye, avec Fabrice Melquiot, Franz Treichler, Gilles Jobin et Daniel Léveillé.
«PAN!» 19-21 juin, Fête de la musique. Détournement des chansons d’Emile Jaques-Dalcroze, de La ronde du docteur au Fromage de Gruyère.
«WAOUH!» 20-24 juillet, Centre Médical universitaire. Congrès.

Retrouvez le programme complet sur le site de l'institut Jaques-Dalcroze

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Après l'accord avec l'UE, Johnson doit convaincre le Parlement
Plus...