La guerre des ego selon Donizetti

Opéra«Viva la mamma!» conquiert avec une mise en scène acide et brillante.

Le baryton Laurent Naouri, époustouflant Mamma Agata (à gauche) et la soprano Patrizia Ciofi en «prima donna», dans une scène du premier acte de «Viva la mamma!» de Donizetti.

Le baryton Laurent Naouri, époustouflant Mamma Agata (à gauche) et la soprano Patrizia Ciofi en «prima donna», dans une scène du premier acte de «Viva la mamma!» de Donizetti. Image: Carole Parodi

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est l’histoire d’une dégringolade artistique vertigineuse, qui s’achève avec la destruction pure et simple du théâtre dans lequel elle prend forme. À l’heure de l’épilogue, apparaissent sur scène une poignée d’ouvriers, muscles saillants, gros maillets et marteaux-piqueurs à la main, venus mettre un terme à une farce acide qui a assez duré. Le rideau tombe ainsi sur une guerre des ego aussi drôle que néfaste.

Avec le déroutant «Viva la mamma!» Gaetano Donizetti prend le public par la main pour le faire glisser entre les plis cachés et stridents du monde lyrique, dans ce que cet univers a de plus grotesque et ridicule. Caprices de vedettes, rivalités inconciliables, vanités têtues: tous les poncifs et les clichés qu’on rattache aux artistes d’opéra se retrouvent dans ces deux actes courts et saignants. On pense alors à Mozart et à son très ramassé «Der Schauspieldirektor» qui, en 1786 déjà, donnait à voir un envers du décor tout à fait similaire.

Cohabitation désastreuse

La mise en scène de Laurent Pelly en décortique tous les ressorts avec un bonheur et une intelligence scénique rare. Comment? En transposant le livret dans le présent, tout d’abord. Dès la première scène, nous voici alors dans parking terne et sans âme. Sur les côtés, une scène de théâtre murée, puis des loges à l’abandon dans les hauteurs, laissent entendre qu’ici s’ériger autrefois un tout autre bâtiment. C’est au milieu de ces excellents décors au réalisme bluffant – signés par Chantal Thomas – que se donne pourtant rendez-vous une troupe pour répéter un opéra seria, «Romilda ed Ersilio». Mais que font donc ces figures dans ces lieux désaffectés? Sont-ils des fantômes? Des revenants? On pourrait le croire.

La suite nous fait très vite comprendre que la cohabitation entre ces vedettes ne pourra que mener au désastre. La «prima donna» se refusant de chanter en duo avec la «seconda donna», les autres membres de la distribution demandant de leurs côtés des airs de bravoure et des modifications dans le livret, la répétition vire au cauchemar. Ténor et contre-ténor quittent ainsi la production et ils sont remplacés au pied levé par la mère de la «seconda donna» et par Procolo, mari de la «prima donna». Ces rafistolages et bricolages de toutes sortes nous mènent vers la deuxième partie de «Viva la mamma!» On se retrouve alors à l’intérieur de ce même théâtre à l’italienne dont on a observé les vestiges au premier acte. Ici, entre dorures et tissus rouges, les préparatifs pour la générale avancent de manière tout aussi catastrophique. Tant et si bien que, acculés par l’imprésario et par le directeur des lieux, les rescapés de la distribution décident, dans un dernier geste de couardise et d’égoïsme, d’abandonner la scène et de fuir.

La chronique de ce cataclysme annoncé aurait de quoi faire grincer et rire jaune. Mais ce «Viva la mamma!» distille en réalité un humour solide et bienfaisant. Cette charge libératrice doit beaucoup à Mamma Agata, incarné de manière irrésistible par Laurent Naouri. Avec le baryton français, chaque geste s’inscrit entièrement et avec précision dans le personnage. Qu’il se lève abruptement de sa chaise pour intimider de tout son physique la «prima donna» ou qu’il répète piteusement son rôle d’une voix allant d’un falsetto ridicule aux graves profonds, le chanteur affiche à chaque instant des qualités de comédien renversantes.

Caricature et empathie

On saisit alors, avec ce protagoniste aux contours si ciselés, le travail méticuleux de direction du jeu qu’a mis en place Laurent Pelly. Car, ce genre d’ouvrage requiert une juste dose de caricature, mais aussi un regard sur les personnages qui ne condamne jamais et qui garde des zestes de bienveillance. Le metteur en scène y parvient pleinement. Et il est servi en cela par une distribution à la hauteur de ses ambitions. À commencer par Patrizia Ciofi, dont les airs de «prima donna» dévoilent une voix toujours limpide dans les aigus, mais un rien brumeuse dans les médiums et graves. À ses côtés, il faut saluer le timbre clair et le jeu frais de Melody Louledjian en «seconda donna». Et relever aussi la performance David Bizic (Procolo, mari de la «prima donna») et de Pietro Di Bianco, excellent en chef d’orchestre qui accompagne les répétitions, jouant véritablement du piano.

Le nerf et le propos tonique de cette production reposent beaucoup, enfin, sur l’Orchestre de chambre de Genève et sur la direction de Gergely Madaras. Leste et très coloré l’approche dans la fosse confère à la pièce de Donizetti un allant jubilatoire.

«Viva la mamma!» de Gaetano Donizetti, Opéra des Nations, jusqu’au 3 janv. Rens. www.geneveopera.ch (TDG)

Créé: 24.12.2018, 14h26

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Grève des jeunes pour le climat
Plus...